Le Vion
Le Vion
C’est à ce moment là que je pris la décision de reprendre mes études. Ma cousine assistante sociale me proposa un stage de rééducation de dessinateur industriel qui débutait en décembre. Pour cela il fallait préparer mon dossier avec l’accord du docteur. Je devais avoir de surcroît, un entretien avec un psychotechnicien qui estimerait si j’étais apte à suivre le stage. Ma cousine me conseilla de parler de tout cela avec le docteur. Mal m’en a pris ! Car vu mon état, il avait d’autres vues pour moi. Il me dit : « si vous voulez faire de la rééducation, vous avez tous les choix ici. » En effet, en plus d’une ferme, il y avait d’autres ateliers : menuiserie, mécanique etc… Sa technique était simple : il repérait les malades les moins atteints et il leur proposait de faire de la rééducation sur place. Pour cela, il était subventionné par l’état. Il avait ainsi de la main-d’œuvre gratuite. J’ai appris quelques temps plus tard qu’il avait fait de la prison pour ce délit.
Entre temps, ma cousine m’avait obtenu un rendez-vous auprès du centre psychotechnique de Grenoble. Pas de difficultés, mais il fallait parcourir 7 kilomètres à pied pour prendre le train à la Tour du pin . J’ai été reçu par une femme très avenante qui a su me mettre à l’aise tout de suite. Nous avons eu un long entretien . Elle m’a posé les questions les plus diverses ; en particulier sur mes ambitions pour l’avenir auxquelles je n’avais pas pu prétendre avec mon seul CEP en poche.
Puis elle me fit passer quelques tests de calcul, dont une addition de fractions, que, à ma grande honte, je n’ai pas su faire (il y avait 12 ans que j’avais quitté l’école). Elle conclut en disant que j’avais les capacités pour suivre ce stage mais que je n’avais pas le niveau. Elle me dit : « je vous laisse une chance. Vous travaillez 6 mois et vous revenez me voir. »
Ce n’était guère encourageant : 2 démarches, 2 échecs. Cela ne m’a pas arrêté. J’ai réussi à trouver des cours gratuits par correspondance : « Auxilia ». J’ai demandé d’abord à réviser les cours du niveau du CEP. Ce fut simple, rapide et efficace. J’ai appris ensuite le théorème de Pythagore, comment extraire une racine carrée etc…
Lorsque je revis, à la date prévue, la psychotechnicienne à Grenoble, l’entretien ne dura que 15 minutes. Elle me dit : « continuez ainsi et vous n’aurez pas de problème.». Je suis reconnaissant à cette femme de m’avoir laissé ma chance. Restait à obtenir un certificat médical. Pour cela, je pouvais me rendre à Monceaux les mines où le docteur du dispensaire, dans lequel travaillait ma cousine, me délivrerait ce papier après une consultation.
A cette époque, il était impossible de faire le voyage aller retour dans la journée. Ce qui me posait un gros problème. J’ai surmonté cette difficulté en prenant un train de nuit vers 23 heures à la Tour du Pin. Pour cela, avec la complicité de mes camarades de chambre, j’ai « fait le mur » et après 7 kilomètres de marche, je prenais le train en direction de Lyon.
J’arrivais à Lyon Perrache vers une heure du matin. Comme les tramways ne circulaient pas encore à cette heure, je me rendis, à pied, cours Emile Zola à Villeurbanne où je réveillais des cousins qui m’offrirent 4 heures de repos dans un bon lit. Après un petit déjeuner copieux, on m’emmena, en voiture, au lieu de départ des cars en direction de Monceaux les mines. J’y arrivais en fin de matinée.
Au dispensaire, après m’avoir ausculté, le docteur me délivra le précieux certificat d’aptitude au travail. Cette fois, mon dossier était complet y compris les papiers administratifs. Vous comprendrez ma jouissance lorsque je suis allé annoncer, au docteur du Vion, mon départ pour le centre qu’il m’avait refusé auparavant.
Je garde un souvenir très mitigé de mon séjour au Vion. Ce fut là que j’ai entamé ma reconversion dans des conditions difficiles. L’ambiance y était malsaine avec un médecin qui ne m’inspirait pas confiance et une discipline rigoureuse. Par ailleurs, les pensionnaires étaient moitié métropolitains, moitié nord-africains (pieds-noirs et arabes). La cohabitation n’était pas évidente. J’ai réussi cependant à nouer des liens avec quelqu’un : Brahim, un algérien, qui m’avait pris en amitié et qui aurait fait n’importe quoi pour me rendre service. Durant mon séjour, mon grand-père était décédé à l’âge de 87 ans. Je n’ai pas pu assister à ses obsèques et cela a augmenté ma peine. Je l’aimais beaucoup. C’était un homme intelligent et bon. Mes parents restaient seuls à la ferme mais ils réussissaient à s’en sortir grâce à mon frère et à mon beau-frère qui habitaient à proximité.