Le siège de la CGT
A mon retour au siège de l’entreprise, j’ai eu la surprise d’apprendre que la direction avait changée. Edouard Fougeas, octogénaire, a laissé la place à son fils Bernard, ingénieur de centrale. Je ne pensais pas que cela aurait une incidence sur le reste de ma carrière. Il me restait dix ans et je pensais être bien parti pour terminer mon contrat dans les meilleures conditions. Il n’en fut rien !!! L’année 1976, se passa correctement. J’avais toujours Bouchard comme chef et comme prévu je pris la succession du jeune ingénieur qui m’avait secondé au palais. D’autres travaux intéressants m’ont été confiés en particulier des modifications au palais des congrès, l’aménagement d’une boite de nuit et d’un studio d’enregistrement entres autres. La surprise vint en fin d’année lorsqu’aucune augmentation ne fut attribuée. Motif : nos horaires étaient basés sur 42 heures par semaine et on passait à 40 heures. Alors que l’inflation était de l’ordre de 12%. On attaqua l’année 1977 dans ces perspectives réjouissantes. De plus j’ai eu la malchance de me casser le talon d’Achille à la jambe gauche. J’ai réussi à pallier en faisant apporter du travail à domicile. En particulier, un jour ma fille m’emmena à un rendez-vous en Normandie sur un chantier. En fin d’année, je changeais de chef, Bouchard étant envoyé sur le chantier le plus important de l’entreprise. Changement d’ambiance. Son remplaçant n’avait pas son envergure et moi je comparais. Mes rapports avec ce nouveau chef ne furent pas des plus cordiaux. Arriva la fin de l’année où j’eus une augmentation comme tout le monde. J’étais content jusqu’au moment où j’appris que ma prime de rendement avait été allégée du montant de mon augmentation sur toute l’année. Cela malgré l’accord et la coutume perpétrée par cette prime. Etant donné mon absence due à mon accident, je n’ai pas réclamé malgré cette entorse flagrante à l’esprit de l’entreprise. L’année 1978 fut la plus terrible. Je pense qu’on voulait m’écœurer. Que de fois, je suis allé au travail sans savoir ce qui m’attendait. Bien entendu, en fin d’année je n’eus pas d’augmentation alors que l’inflation était de 14%. Ils pensaient que je démissionnerais mais mon intérêt était de rester car ma prime de licenciement équivalait à plusieurs années de travail. Excuse invoquée par le patron : après 55 ans, les enfants étant élevés, on n’avait plus besoin d’augmentation ! En désespoir de cause, on me muta à l’agence des travaux de la région parisienne. On m’envoya sur un gros chantier, le siège de la CGT à la porte de Montreuil. Le conducteur de travaux me fit un accueil mitigé. Je dus à nouveau faire mes preuves. C’était un chantier qu’on avait soufflé à Bouygues en faisant des rabais inconsidérés par téléphone. Il restait une formule célèbre entendue par des collaborateurs. S’adressant à M Séguy, notre patron lui dit « entre hommes d’honneur, les écrits ne sont pas nécessaires. ». Ce chantier nous valu un record, celui d’utiliser la plus forte grue mobile de France. Elle arriva en convoi exceptionnel du Nord de la France. Elle servit à mettre en place trois profilés métalliques en triangle qui supportaient la verrière qui couvrait le patio d’accès au bâtiment. Mon rôle était de seconder le responsable de la coordination. Comme c’est lui qui conservait la direction des réunions de chantier ainsi que des comptes-rendus, j’avais beaucoup de temps libre. Ce qui me permit de varier mes activités. Mon supérieur sortait comme d’autres techniciens employés au chantier du bureau d’étude du parti communiste. Ce furent d’excellents collaborateurs. La confiance de mes supérieurs vint peu à peu. Je citerai une anecdote. Un jour le conducteur des travaux m’apporta une lettre d’un sous-traitant me demandant si je voulais y répondre. Bien entendu, je rédigeais la lettre et il parut vraiment très étonné que je sois capable d’écrire correctement. Ensuite tous les courriers concernant les corps d’état passèrent par moi. Parmi les prouesses de notre nouveau patron, vient en premier la suppression pratiquement totale du bureau d’étude de l’entreprise qui entre parenthèses, était réputé pour être le meilleur de Paris. Ce qui eut pour conséquence d’obliger chaque conducteur de travaux de trouver un bureau d’étude extérieur au meilleur prix possible. Il en résultat pour cette affaire que dans le contrat passé avec ce bureau d’étude un certains nombres de prestations furent oubliées. Comme le bureau d’étude lui-même « bouffait sa chemise », quand on lui demanda de faire un prix pour les manques, il assomma les prix essayant de se retaper un peu de son marché initial. Si bien qu’un jour, un mur de soutènement oublié devait pour des questions d’avancement être coulé. Bravement je me proposais pour faire l’étude. Ce que je fis ainsi que le dessin et nous exécutâmes ce mur. Quelques semaines plus tard, un mur de soutènement identique fut livré par le bureau d’étude et bien sûr je me précipitais pour voir le ferraillage comparé au mien. Stupéfaction ! Il avait en gros deux fois plus d’acier. J’ai pris mon plan, je me suis précipité chez Bouchard et lui expliquait mes craintes. Il refit le calcul et me dit : « c’est vous qui avez raison, simplement le bureau d’étude pour ne pas perdre un temps inutile a mis un maximum d’acier ce qui lui évitait une note de calcul. ». Par la suite, je complétais les manques de plans au fur et à mesure qu’ils se présentaient. C’était une économie sensible pour le chantier. A partir de là, on me prit au sérieux. La CGT avait vu très grand au départ car elle avait prévu de construire des locaux pour le journal et une école. A cette époque, elle avait de l’ordre d’1,5 millions adhérents. C’est à cette période que s’amorça la chute du PCF. Ce qui caractérisa ce chantier, ce fut le nombre de jours de grèves imposées par la CGT elle-même. J’ai assisté à des scènes étranges, des ouvriers au travail empêchés de continuer par leurs collègues armés de bâtons. Nous avions sur le chantier, un cadre CGT d’origine portugaise particulièrement virulent. Il mobilisait tout le monde mais il était loin de faire l’unanimité. A tel point qu’un soir, un collègue intervint pour séparer des ouvriers qui voulaient le terrasser. La municipalité de Montreuil les ravitaillait en vin, bière et victuailles. De toute façon, les délais ne tenaient pas compte des jours de grève et les pénalités allaient tomber comme si de rien n’étaient. Je garde un très bon souvenir malgré tout de ce chantier intéressant et où existait une vraie solidarité entre cadres. Entre la fin du chantier de la CGT et le suivant, je suis resté un mois dans les bureaux de l’agence. On m’a occupé à préparer des soumissions. J’ai souffert car rester au téléphone à longueur de journée avec les corps d’état n’était pas ma tasse de thé. On m’a aussi demandé de calculer un tunnel et d’en sortir les quantités pour une autre soumission. Je ne savais pas faire, mais je suis allé trouver Bouchard qui m’a expliqué. En définitive, mon projet était le moins cher. On n’a pas pris le marché même après avoir vérifié mes calculs qui étaient justes. Les calculs effectués là m’ont permis de me rendre compte que je n’avais pas oublié les leçons de Dareau et que j’aurais pu, comme mes camarades être un bon ingénieur de calculs. Je ne regrette rien car mon travail a été particulièrement intéressant.