14 rue Dareau
C’est en début Novembre 1954 que j’arrivai rue Dareau, à l’âge de 30 ans et 8 mois. C’est là que l’association nationale pour la formation professionnelle des adultes avait une école et des bureaux. Démolie depuis et remplacée par des immeubles d’habitations, elle était presque à l’angle du boulevard Saint Jacques face à la station métro glacière.
Un vieil escalier conduisait au premier étage où se trouvaient les locaux. On découvrait la vétusté des lieux. Les dortoirs, de simples paillasses posées sur des sommiers de 3 à 5 lits par case. Comme il n’y avait pas de porte, nous avions des sanitaires communs avec eau chaude et eau froide. Où était le confort de Peyrieu ?! La salle de classe était du même style, vaste avec des tables à dessins équipées de règles parallèles ainsi que des bureaux individuels. Pas très encourageant tout ça, mais nous n’étions pas là en villégiature. Nous allions très vite nous en rendre compte.
La cantine était au rez-de-chaussée, les repas étaient payants à des prix abordables mais nous étions rémunérés au minimum vital de l’époque. Il m’est arrivé souvent de sortir de table pour aller manger ailleurs un sandwich ou une grillade.
Le lendemain nous fîmes la connaissance de notre professeur principal, M. Goffin. La cinquantaine, plutôt sympathique, il portait en lui une autorité naturelle. Il nous fit un discours dont je ne me souviens pas des termes précis, mais qui voulait dire ceci : « Vous êtes des adultes, l’enseignement que vous recevrez est conçut comme tel. Vous avez un programme chargé, c’est à vous de faire les efforts pour suivre, vous en avez tous les possibilités, vous disposerez de tout pour cela. Les locaux seront ouverts jour et nuit, tous les jours de la semaine ». Comme cela allait être nécessaire !
Il avait un adjoint, M. Roy, polytechnicien, professeur de mathématiques, curieux personnage, parfois coléreux à l’extrême. Il est arrivé qu’il pose une équation et remplisse le tableau sans parvenir à la résoudre. Un jour il a cassé le tableau de rage. Vous devinez les moments que passaient « les sacrifiés » au tableau. Je n’y suis passé qu’une fois, j’étais très faible en mathématiques. Quelle chance !!!
Nous avions un but précis : apprendre en 8 mois les calculs du béton armé qui s’étale sur 2 ans dans les écoles d’ingénieurs en laissant de côté le programme d’enseignement général de ces écoles. Dès le premier cours, nous avons compris ce qui nous attendait :
Tous les jours en arrivant nous avions une séance pratique de règle à calcul durant une demi-heure. Nous n’avions pas les calculatrices d’aujourd’hui, il fallait une certaine dextérité pour être efficace avec la règle. La grosse difficulté était de faire un calcul mental pour situer la virgule le cas échéant.
Lorsque M Goffin nous distilla son premier cours sur la résistance des matériaux nous fûmes tous impressionnés par sa qualité. Claires, précises, détaillées, ses explications étaient lumineuses. Non seulement il possédait son sujet à fond mais il était aussi un super pédagogue. Ce cours nous parut très long pour une heure et demi. Il nous laissa perplexe. Le soir nous nous sommes retrouvés dans la salle d’étude assez inquiets. Aucun n’avait compris l’ensemble. Nous avons revu nos textes, chacun expliquant aux autres ce qu’il avait compris. Ce que nous ignorions, c’est que la semaine suivante, il reprendrait le cours et là nous suivrions tous. Nous avions compris le genre d’enseignements qui nous attendait.
Très vite, je me rendis compte que je devais travailler davantage que les autres car mes bagages étaient très légers et hétéroclites. Plusieurs d’entre-nous avaient le bac, beaucoup d’autres avaient fait des études secondaires dans les lycées techniques. En plus, j’avais le handicap du dessin. J’avais fait d’énormes progrès aux ponts-et-chaussées mais j’étais lent. Je savais que seule la pratique pouvait améliorer cela. Une vie studieuse s’instaura dans le groupe. En dehors des cours normaux, chacun s’organisa suivant ses propres possibilités. En ce qui me concerne, je travaillais à plein temps, le soir, souvent jusqu’à minuit. J’avais décidé de refaire tous mes dessins. Ce qui me prenait beaucoup de temps. Seul le dimanche après-midi, était réservé à la détente. Je me rendais en général dans la famille de Claude Morice, l’ami de Peyrieu qui habitait avenue de Saint-Ouen. La gentillesse de leur accueil était pour moi, l’exilé, isolé dans Paris où je me sentais perdu, un grand réconfort. A la campagne, aux beaux jours, je faisais régulièrement une sieste sous les arbres dans le verger. Cela me manquait. Nos cours de math se passaient toujours dans les mêmes conditions. Lorsque nous avons débuté les dérivés, ce fut la panique. M Goffin reprenait les cours entièrement. Finalement, c’est lui qui nous enseigna le calcul des intégrales.
A Noël, nous avons eu quelques jours de congés, ce qui me permit de voir mon père qui arrivait en phase terminale de sa vie. Trois semaines plus tard, on apporta un télégramme à M Goffin durant son cours. Il annonçait le décès de mon père. Je m’y attendais. J’étais très embarrassé car je n’avais pas l’argent nécessaire pour effectuer le voyage. Je suis allé taper un camarade dans la classe. Je fus le seul avec ma gène. J’avais évidemment du chagrin mais j’avais plus d’affinité avec ma mère. J’ai pu arriver avant sa mise en bière pour le revoir une dernière fois. Ce fut un triste passage de ma vie d’autant que ma mère restait seule.
Les cours continuaient, chacun avançait en fonction de ses moyens. Pas de notes, pas de classement, chacun était responsable de lui-même. Un seul avait beaucoup de mal à suivre.
J’ai eu la chance au cours de mes rares sorties au cinéma de voir les débuts de Charles Aznavour et d’Annie Cordy durant l’entracte. Ces derniers passaient en attraction au cinéma Gaumont Alésia. C’était à ce moment-là de célèbres inconnus.
Nous arrivions à satiété après huit mois de travail intensif. Nous approchions du but, il nous restait à contrôler notre savoir par un examen final qui établirait un classement.
L’examen consistait à faire l’étude d’un bâtiment d’habitation en établissant les notes de calcul des fondations d’un étage courant et les plans correspondant pour exécution. Chacun avait un projet différent. C’était à notre portée. Je suis sortie 13ème, classement moyen qui me satisfaisait. Je n’étais plus un paria. Notre diplôme avait comme dénomination « dessinateur projeteur en béton armé ». Pour être calculateur, c’est-à-dire, un égal d’ingénieur, il nous fallait théoriquement 6 mois de pratique d’après l’expérience de nos professeurs. L’école était très réputée et à cette époque nous étions placés automatiquement en sortant. Heureuse époque ! Nous restions 18 dans le groupe. Certains dérivèrent complètement. Un fit médecine, et pratiqua dans l’hôpital Foch de Suresne, certains créèrent soit un bureau d’études, soit une entreprise. D’autres encore, après quelques années de pratique s’embauchèrent dans des organismes de contrôle. Tous les autres, dont moi, travaillèrent dans des entreprises et réussirent parfaitement. J’allais oublier l’ami Gouelbault qui lui réussit à se retrouver directeur dans une entreprise qui s’occupait de métallurgie.
Ces longs mois passés volontairement sous d’énormes contraintes de travail créa une grande solidarité entre nous.