La vie de trois personnes âgées au début du XXème siècle
A cette époque, les aïeux à la campagne, vivaient avec leurs enfants et vieillissaient au sein de la famille. Ils décédaient dans leurs lits en général. Certains enfants pour des questions de survie, parce qu’ils partaient en ville, ou pour désaccords profonds les laissaient dans le besoin. Je me souviens de ces personnes dont je relate l’existence.
Clémence Convert
Clémence Convert, dite la Clémence, était une petite vieille rabougrie, d’apparence assez frêle, le visage buriné comme les vieux marins, exposé au vent, à la pluie, au soleil et au froid. Son visage était éclairé par des yeux vifs pétillants d’intelligence, les cheveux blancs étaient peignés en chignon avec un vieux chapeau qu’elle portait en permanence. Toujours propre, elle n’avait pas l’aspect d’une souillon.
Pourtant, la Clémence était une femme qui n’avait pas de moyens pour vivre, ni subside public, ni privé. Cela ne choquait personne à cette époque qui se situe dans la première moitié du siècle dernier. Cette femme qui avait élevé, je crois, 3 enfants, se retrouvait seule pour achever sa vie. Ses enfants étaient partis en ville (Lyon) pour travailler de préférence dans une administration. De balayeur à conducteur de train, ils n’avaient pas d’autres prétentions que de s’assurer un travail continu avec la paie qui tombe chaque mois. Pour eux, c’était la réussite sociale. Ils passaient de temps à autres voir leur mère. L’aidaient-ils pécuniairement ? Je l’ignore. Mais ils n’étaient pas dans l’opulence ni les uns ni les autres. Toujours est-il que la Clémence logeait dans une pièce encastrée entre deux granges, le tout construit en pierres, ce qui était une garantie d’isolation. Cette pièce de peut-être 30 mètres carrés, était éclairée par une fenêtre fixe et la porte d’entrée toujours ouverte par beau temps.
L’intérieur était sombre, les murs avaient été peints à la chaux, il y a des décennies. Le sol carrelé avec de grandes dalles de pierre était propre. Malgré tout une odeur de renfermé se dégageait, si bien qu’enfants, lorsque nous allions la voir, nous ne nous attardions jamais. Je ne me rappelle pas comment était meublé cette pièce, je me souviens seulement de son fourneau à bois, en fonte avec deux trous pour faire cuire les aliments dans une marmite, une poêle etc…, d’un lit dans le coin de la pièce et d’un évier sans eau courante qui faisait aussi office de salle de bain. Je ne me rappelle pas si elle avait l’électricité ou si elle s’éclairait avec une lampe à pétrole. C’était là son chez elle.
Son jardin en hauteur était accessible par un escalier bancal. Il était d’un très bon rapport car elle l’entretenait parfaitement. Il était très bien fumé avec son fumier de chèvres et les cendres de bois. C’était un apport conséquent dans son alimentation.
Cette femme très pauvre, mais très active, avait une vie simple et ses soucis matériels ne donnaient pas l’impression de la rendre malheureuse ni de l’isoler.
Elle vivait dignement grâce à deux chèvres, deux poules en plus de son jardin. Les chèvres passaient la nuit dans une grange attenante à son logis. La Clémence les emmenait brouter chaque jour sur les bords des routes et des sentiers. Cela lui permettait de vendre deux biquets et quelques fromages chaque année. Pour ce faire, elle avait aménagé à proximité de l’évier toute une installation pour sa production de fromages.
Elle pouvait ainsi s’acheter l’indispensable pour vivre : sel, poivre, sucre, huile, etc… En plus, elle glanait après les récoltes : pommes de terre, épis de blé pour les poules, châtaignes, etc… ce qui lui permettait de passer l’hiver tranquille.
Elle allait chercher l’eau potable à la fontaine du village, à 300 m, provenant d’une source à environ un kilomètre dans les bois. Le problème était l’été où la source était pratiquement tarie. Pour avoir un seau d’eau, il fallait attendre 10 minutes.
Comme chaque ménage de la commune, elle avait droit aux affouages, c’est-à-dire à une portion de bois sur pied. Des voisins complaisants lui coupaient son bois et le ramenaient à la maison où il était débité en buches par un autre voisin qui possédait une scie mécanique. Cela faisait sa réserve pour l’hiver. Elle gardait les grosses buches pour le soir car ces dernières se consumaient une partie de la nuit.
Clémence Convert était une voisine. La grange où elle logeait ses chèvres avait une porte du côté de notre cuisine. Nous la voyions rentrer ses bêtes en bandoulière, et souvent trainant une branche de bois sec, son carburant pour la journée. Elle nous offrait des fromages de chèvres à l’occasion. Cela nous changeait du fromage avec du lait de vache.
Comme elle sortait ses chèvres par mont et par vaux et par tous les temps, elle avait l’occasion de rencontrer beaucoup de gens qui parlaient avec elle. De ce fait, elle était au courant de toutes les nouvelles, elle était la gazette du village. Comment passait-elle ses longues soirées d’hiver ? Sans doute à tricoter à la lueur d’une bougie.
Cette femme, je l’ai connu quand je suis né, je suis parti quand j’avais 27 ans, elle n’avait pas changé physiquement. Elle était toujours aussi généreuse.
La mairesse (Marie-Eugénie Pernodet)
La mairesse, surnom curieux dont je crois connaître l’origine. Cette dame et son mari exploitaient une ferme comme métayers dans un hameau dénommé Mary. Ce hameau était composé de trois fermes prospèrent. Son mari était un homme certainement intelligent et charismatique car c’était « le patron » du hameau. Si bien qu’on l’appelait le maire de Mary et son épouse était donc la mairesse. Le surnom s’est perpétué au fils des ans.
La mairesse était une femme accoutumée dès son jeune âge à la vie rude des campagnes. Mariée à 17 ans, elle eut deux filles qui lui donnèrent 10 petits-enfants. Au décès de son mari, elle a acquis un petit logement au hameau de Veaux, où elle a vécu seule le reste de sa vie. A son veuvage, encore valide, elle a décidé de se louer pour faire les lessives des particuliers.
Il faut savoir que faire la lessive à cette époque, n’était pas une mince affaire. C’était un travail harassant. La mairesse, comme les autres lavandières, se rendait chez ses employeurs. Elle mettait à tremper les vêtements crottés de terre dans de l’eau tiède qu’elle avait préalablement puisée à la fontaine avant de la faire chauffer. Puis elle brossait les habits sur une planche spéciale et en mettait certains dans la lessiveuse pour être portés à ébullition avec les draps et tout le linge blanc. La lessiveuse était munie d’un tube central qui permettait à l’eau bouillante d’arroser le linge qui était au-dessus.
Le rinçage s’effectuait au lavoir. Elle devait transporter la lessiveuse et souvent des bacs supplémentaires contenant du linge mouillé qu’elle avait préalablement lavé mais qui ne passait pas dans la lessiveuse. Parfois, les patrons l’accompagnaient avec tout le chargement. Mais le plus souvent elle effectuait le transport avec une brouette ou une petite voiture à deux roues.
De mémoire, il existait cinq lavoirs où la mairesse pouvait se rendre dans la commune. Un seul n’avait pas son accès de plein pied. C’était le plus récent, le plus grand et le plus fréquenté. L’inconvénient, il fallait prévoir de se faire aider pour descendre les marches. Ce lavoir était situé dans une petite vallée dans le voisinage de la fruitière où se fabriquait le comté. La Prouillat alimentait en eau l’un et l’autre, c’est-à-dire le lavoir et la fruitière. Le lavoir était un lieu de rencontres où les commérages allaient bons train. On s’entre-aidait également pour tordre les draps pour un pré-essorage. Les lessives durant l’été et par un temps tempéré étaient un travail pénible mais pas désagréable. Par contre, par grand froid, c’était une corvée. L’eau du lavoir pouvait geler. Il n’était pas question de casser la glace. Pendant ces périodes parfois assez longues la mairesse avait d’autres occupations. Elle tricotait des chaussettes, des gants, des bonnets et j’ai eu une information selon laquelle elle était experte pour coudre des couvertures piquées. Autant d’atouts pour s’en sortir ! Lorsque j’ai quitté le pays, elle devait avoir 79 ans. Je garde le souvenir de cette vieille femme passant avec sa brouette. Qu’est-ce qui la poussait à travailler ainsi à son âge ? Nécessité pécuniaire ou simplement l’habitude de travailler ?
Céline Dubois, la bossue de Champagnat
C’est le type de femme qui a vécu sa vieillesse sans ressource d’aucune part. Ses voisins se demandaient de quoi elle vivait. Elle était désavantagée par une bosse dans le dos qui la rendait difforme. Pendant de longue année, elle a été bonne chez un monsieur veuf. J’ignore si elle était payée mais elle était logée, nourrie et bien traitée. Elle faisait le ménage, les courses et la cuisine et on peut penser que ce fut une période heureuse. Elle avait un vice, elle buvait. Son employeur cultivait son vin et l’accès à la cave était facile. Il n’était pas rare de la trouver ivre morte en tous lieux. Au décès de son patron, elle se trouva seule et sans aucun moyen de subsistance. Elle a tenue plusieurs années ainsi. Elle était logée dans une petite maison appartenant à son ancien patron. Un de mes amis contacté qui était son voisin proche, a confirmé le mystère de sa survie il m’a dit : « écoute elle était assise à sa porte et elle restait là toute la journée. Elle ne se soûlait plus puisqu’elle n’avait plus d’argent pour se payer du vin. »
Elle est décédée à Louhans (71) en 1956. Ceci peut nous laisser supposer qu’elle a été recueillie par un hospice ou un hôpital où elle a fini sa vie.
Trois femmes, trois vies différentes. Je n’ai aucune certitude si elles ont été heureuses dans leur solitude.