L'entreprise Coignet
L’entreprise Coignet
En février 1961, lorsque je suis entré à l’entreprise COIGNET, elle comptait de l’ordre de 6000 employés. Très bien structurée, elle avait des agences très actives en Province, Lille, Rouen, Nantes en étaient les principales. Par ailleurs, son organisation interne était très au point. Le plus grand service, celui des préfabrications était très développé. Nous vendions le brevet à des usines en Angleterre, en Hollande, en Suisse, en Italie, en Allemagne et en Israël. C’était un bon rapport pour l’entreprise qui touchait des royalties sur chaque opération. C’était un bureau d’étude interne mais indépendant et spécialisé qui gérait le service. Les trois autres bureaux d’étude étaient celui de la construction des immeubles traditionnels, celui des ponts et réfrigérants, et celui des ouvrages spéciaux dans lequel j’étais affecté. Enfin il existait un autre bureau d’étude tout à fait indépendant de l entreprise, c était la SERGEC. Le but était de pouvoir faire des études indépendantes des affaires de l’entreprise.
Mon assimilation fut très rapide. Pour cause, je connaissais M Lacombe, le directeur technique, Mr HAMMEL, son adjoint et plusieurs ingénieurs et dessinateurs issus du CNIT. A mon arrivée, du travail m’attendais, je dressais des plans pour une usine que nous comptions implanter en Argentine. Le marché ne put se conclure et on abandonna le projet. J’entamais alors une collaboration qui dura 15 ans avec Jean BOUCHARD, un jeune ingénieur. Issu de l’école centrale des arts et manufactures, il avait suivi en plus 2 ans au CNESS qui complétait les connaissances en béton armé des ingénieurs. L’élite en sortait. C’était lui le responsable des services des ouvrages spéciaux. Un jour, Mr LACOMBE me donna à choisir entre continuer à travailler avec M Bouchard ou rejoindre M Hammel qui me faisait la promesse de me faire calculer. Connaissant les qualités de Mr BOUCHARD, sa rigueur morale, sa gentillesse, je n’eu pas d’hésitation. Je restais dans son service, d’autant que le travail que je faisais était très varié et très intéressant. Entre-temps, je fus nommé chef de groupe avec une affaire à reprendre très ardu. C’était un petit pont très simple qui surplombait une voie ferrée en Bretagne mais dont les différentes courbes compliquaient singulièrement le calcul des niveaux aux raccordements. Mon prédécesseur s’y était cassé les dents. Le service SNCF était responsable de l’ouvrage. J’avais deux techniciens pour vérifier les côtes. Il me pinaillait au millimètre près, ce qui était ridicule! A tel point que je fus obligé d’utiliser une table de logarithme à 10 décimales qui n’était pas courante. C’est un vieil ingénieur de la maison qui me l’avait prêté.
C’est à cette époque que m’arriva une histoire assez singulière. Le service était surchargé et j’étais inquiet quand aux dates à tenir. Pour m’en assurer, j’établis des plannings en fonction de ceux des chantiers et je m’aperçus qu’en réalité pour tenir les délais, il me fallait deux dessinateurs en plus. J’allais donc voir le chef du personnel, M Hammel, il me dit que c’était impossible, que tous les services étaient surchargés et qu’il ne pourrait pas sortir un dessinateur dans aucun des services. Puis, il ajouta : « Si cela peut vous arranger, j’ai reçu un candidat ce matin, vous le convoquez et s’il vous convient, vous l’embauchez. Je ne l’ai pas pris car… il n’avait pas de cravate et n’était pas rasé ! ». Je l’appelais au plus vite et nous convenions d’un RDV le lendemain matin à 8 heures. Il se présenta sans cravate… mais rasé. Après avoir longtemps discuté avec lui, il me plut et même sans cravate. Comme j’avais un travail vraiment urgent, le surlendemain, il commençait. Je lui avais réservé un dessin un peu compliqué pour me faire une idée. Il se débrouilla très bien et lorsqu’il eut finit, je lui demandais un tirage de façon à vérifier les côtes. Je trouvais une erreur sur un calcul trigonométrique. C’était bénin à mon avis. Lorsque je l’informais, il parut vraiment vexé. Il partit avec son calque sous le bras. Le lendemain matin à mon arrivée, il m’attendait et me dit « tenait, si vous trouvez une autre erreur, je vous paie l’apéro ! ». Il m’a plus que plu. Trois mois plus tard, c’était le meilleur projeteur du service et bientôt de l’entreprise.
Au travail tout marchait bien, je ne dessinais plus. J’assistais de plus en plus aux réunions techniques avec M Bouchard. C’était très intéressant.
Nous avons exécuté toute une série d’ouvrages différents : un château d’eau à Berck plage, un silo à sucre à Montereau, un réservoir d’eau de 60 000 mètres cube à Montigny-les-Cormeilles, ouvrage très particulier, il devait être étanche uniquement par le béton d’où nécessité de l’exécuter en béton précontraint sur toutes ses faces. Nous avons eu des problèmes avec les cables car il fallait faire quelques fois du tricot.
Puis arriva un chantier plus important. La construction d’un môle au port de la Palice à La Rochelle. Nous avions soumissionné initialement. M Lacombe avait assisté au dépouillement des offres, il était rentré un vendredi et il nous dit : « il faut que je présente un nouveau dossier lundi. Nous avons deux jours et trois nuits pour cela. » Cela fut fait et nous décrochions l’affaire. M Lacombe avait eu des idées techniques qui permettaient de faire des économies. Nous avons compris pourquoi il voulait cette exécution : elle était particulièrement difficile. Pour cela nous disposions d’une soute à sous-marins construite par les allemands durant la guerre. Nous fabriquions dans cette soute des caissons circulaires bilobes de 18 mètres de hauteur et de 9 mètres de diamètre chacun. Nous équipions ces monstres de flotteurs, nous mettions en eau la soute et nous les tirions à l’extérieur de celle ci. Arrivé-là, des remorqueurs les prenaient en charge et les emmenaient vers le mole en construction et nous les posions sur les fondations préparées à l’avance par une équipe d’hommes grenouilles. Cela avait nécessité beaucoup de réflexion et de préparation, c’est ce qui avait plu à Mr Lacombe.
Un jour de visite, ce chantier m’a procuré de grandes émotions. Nous étions avec Faessel et Bouchard et nous cheminions sur l’ancien môle lorsque Faessel sans doute sans réfléchir s’embarqua sur les éléments préfabriqués qui faisaient de l’ordre de 40 centimètres de largeur. Ces éléments se trouvaient au-dessus de 20 mètres d’eau. Bouchard était un marin, Faessel un rêveur, tous deux savaient nager, et moi pas. Je jouais les équilibristes. Au bout du parcours j’étais en sueur, heureux de m’en sortir sans dégâts.
On approchait de l’année 1967 qui allait être très importante pour moi. Sur le plan familial tout allait bien, notre deuxième enfant, Pascal était né en février 61 et nous avions aménagé à Palaiseau dans un 4 pièces que nous avions acheté. La région nous plaisait avec la vallée de la Chevreuse toute proche et la facilité de se rendre à Paris, la gare étant à 10 minutes à pied et Denfert-Rochereau à 18 minutes. Au travail, tout allait pour le mieux, j’avais une promotion au titre d’ingénieur, rejoignant ainsi l’ensemble de mes camarades de Dareau. Bien sûr cela fut un grand bonheur, une récompense et un encouragement. Pourtant, je relativisais cet évènement, pour cela, il me suffisait de penser à Louis Ray, Gilbert Lacombe, Pierre Faessel, Jean Bouchard et d’autres pour me remettre à ma place. Je ne pouvais pas me comparer à eux. L a plupart des membres de ma famille ne l’apprirent que lors du mariage de ma fille 20 ans plus tard et auquel M Bouchard assistait. Je me suis parfois demandé si suivant des études normales, j’aurais pu atteindre leur niveau. Je ne crois pas car j’avais perçu mes limites en math et j’étais plus fort dans d’autres matières.
C’est en juin 1967, qu’on nous informa que nous étions destinés à étudier le palais des congrès. Pour cela, nous irions sur place, à la porte de Maillot où existaient des bureaux installés pendant la guerre par crainte des bombardements. Ils se situaient dans l’emplacement de l’ancien Luna Park.