Le tournant

Publié le par Robert Pillegand

 Cet épisode de ma vie était jusqu’à ce jour resté secret. C’est l’histoire d’un amour qui à vingt-quatre m’a comblé puis désespéré. Seule ma femme était au courant de cette aventure.

C’était un samedi soir, j’étais au bal dans un petit village voisin. J’ai vu arrivé cette fille inconnue accompagnée d’une institutrice que je connaissais de vue. Grande, blonde, belle, elle était magnifique dans sa robe bleue. Pour moi, ce fut le coup de foudre. Je n’osais pas l’aborder lorsque je m’aperçus qu’elle me regardait. Je l’ai invité et nous avons dansé toute la soirée. Je l’ai raccompagnée chez elle. Nous nous sommes revu le lendemain et cela a duré quinze mois. J’avais trouvé la femme idéale de mes rêves d’adolescent. Belle, instruite, distinguée, issue d’un autre milieu, très simple. Mais le drame, je n’étais pas en mesure de la recevoir.

Denise, à ce moment-là, était institutrice dans un petit village, sur le premier plateau du Jura, à 5 km de chez moi. Elle ne travaillait pas par nécessité mais parce qu’on manquait d’enseignants, et pour se libérer un peu de sa famille. Son père industriel prospère était également un homme politique, influent dans la région, conseiller général, il était un ami très proche d’un député du Jura, qui avait été ministre à plusieurs reprises et président et du conseil.

Au début de nos relations, nous n’avions cure de cette situation particulière, nous subissions merveilleusement notre attirance réciproque. Il a bien fallu un jour penser à notre avenir. Nous ne pouvions pas imaginer d’être séparés. Et pourtant, ma situation professionnelle et familiale ne me permettait pas d’être un prétendant valable.

Elle parla de moi à ses parents. J’ai appris plus tard qu’ils s’étaient renseignés sur moi et je leur en sais gré. J’étais plutôt vu comme un type bien, l’opinion de mon instituteur y était sans doute pour beaucoup. Hélas, cela ne me donnait pas une situation et je compris parfaitement leur décision.

Son père trouva la meilleure solution pour nous séparer, il la fit nommer dans un village à presque 150 kilomètres. C’était mieux ainsi et nous avions décidé de ne pas nous écrire. Je ne décrirai pas le déchirement de notre dernière entrevue. Nous ne pouvions pas nous séparer. Le temps passa, elle m’écrivit une lettre pour m’annoncer son mariage. J’ai revu plus tard un couple de ses amis, qu’elle m’avait fait connaître, elle était directrice de l’école normale de Lons-le-Saulnier, lui était architecte. Par eux, j’ai appris qu’elle avait une fille et plus tard qu’elle avait été veuve à quarante-cinq ans. Elle n’a pas eu de chance ! A-t’elle était heureuse ? J’ai su plus tard qu’elle était partie dans le midi à sa retraite.

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