L'adolescence et la vie de jeune homme
Mon adolescence fut marquée par la deuxième guerre mondiale. J’avais quinze ans quand elle fut déclarée et 21 ans quand l’Armistice fut signé.
Pour moi, les études étaient terminées. Ce fut à la fois, l’arrêt d’une aspiration profonde et la fin d’un problème insoluble. Comment poursuivre des études à 16 ans, sans moyens financiers ? Pourtant, ce ne fut pas une punition que de continuer le travail aux champs.
Le départ des hommes mobilisés, l’arrivée des réfugiés de l’Est, changèrent un peu le peuplement de la commune. Mon père fut mobilisé aux usines Schneider au Creusot. Déjà diminué par la guerre de 14, cela contribua à son déclin physique.
Une nouvelle organisation se mit en place à la fromagerie : le fromager étant mobilisé, c’est celui d’une commune voisine qui fabriquait le comté en fin de journée après son travail.
Mon frère et moi effectuions la pesée du lait apporté par les sociétaires matin et soir. Nous inscrivions le poids sur un registre qui restait à demeure ainsi que sur le carnet individuel de chaque sociétaire. Nous vendions aussi du lait aux réfugiés. Ce travail nous permit à mon frère et moi de disposer d’un peu d’argent de poche.
C’était « la drôle de guerre ». Il ne se passait rien sur le front. La vie s’organisait. Étant en force à la maison, nous apportions notre aide aux femmes dont le mari était mobilisé.
L’automne a été très pluvieux. Nous avons achevé les vendanges en octobre et semé le blé en novembre. L’hiver qui suivit fut rude mais la neige abondante protégea les céréales semées tard.
Lorsque les Allemands lancèrent leur offensive en mai 1940, nous suivions l’évolution de la situation avec une angoisse justifiée chaque jour plus grande. Puis nous avons vu arriver les réfugiés mêlés aux soldats français dans un désordre indescriptible, nous avons compris que c’était la débâcle. Nous y avons échappé grâce à mon père qui nous cacha dans les bois durant quelques jours. Quand l’armistice fut signé, ce fut un soulagement mais aussi une grande tristesse qui s’abattit sur le pays. Nous étions en zone libre, c’est ce qui était important.
A nouveau, la vie s’organisa. Les soldats furent démobilisés, mais plus de 2 millions d’entre eux partirent en Allemagne, prisonniers dans les stalags et les oflags. Beaucoup de femmes, dont le mari était prisonnier, avaient du mal à faire face. Il y eut un mouvement de solidarité vraiment spontané. Si bien que les travaux des champs se réalisaient normalement. Nous participions grandement à cet effort collectif.
En 1941, ce fut le temps des bals clandestins. A part cela, nous n’avions pas de distractions sauf durant les veillées d’hiver où nous jouions aux cartes. Nous ne souffrions pas encore trop de la situation.
M Vitteaut, l’instituteur, après sa démobilisation décida de garder son poste en attendant des jours meilleurs. Cela m’arrangea car il s’établit entre nous des relations suivies. Il fut mon maître à penser. Certains soirs d’hiver, j’allais le retrouver et nous bavardions longuement. J’avais du mérite car pour aller à l’école j’empruntais un sentier moitié descendant moitié montant. Je traversais la Prouillat, un petit ruisseau à truites près duquel se trouvait une maison abandonnée. Chaque fois j’avais peur de voir débouler quelqu’un de ces ruines. Nous bavardions des faits courants mais aussi il m’exposait ses idées sur la vie. Ce qui me faisait beaucoup réfléchir et mon approche de l’avenir évoluait. Par exemple, un jour, il m’exposa que dans un avenir plus ou moins lointain, tous les ménages pourraient disposer d’une voiture. Vous devinez mon étonnement ! Je lui dois beaucoup. Nous nous retrouvions parfois au bois où il débitait sa part d’affouage. Je lui donnais des coups de mains. J’ai le souvenir d’un chêne que nous avons abattu au passe-partout (une scie à deux poignées). Il avait les mains en sang et j’ai admiré son courage.
C’est en 1943 que la situation s’aggrava avec l’institution du S.T.O, le service du travail obligatoire qui envoyait les jeunes de 20 ans travailler en Allemagne.
Mon cousin Paul avait déjà pris le maquis et mon frère dès qu’il reçut sa convocation en fit de même. L’année 1944 fut terrible pour notre famille. Paul fut fusillé avec son groupe de maquisards. Son frère déporté à Buchenwald ne revint pas.
Les allemands devinrent très agressifs sous les harcèlements du maquis. Le débarquement allié en Normandie nous redonna espoir. La libération en septembre mis fin à nos angoisses pour notre vie quotidienne.
Mon frère s’est engagé après la dissolution du maquis et fit la campagne d’Allemagne. Ma grand-mère étant décédée, nous n’étions que 5 à la maison. Mon père était de moins en moins apte à faire des travaux pénibles. Je devins de plus en plus indispensable à la vie familiale. Je ne voyais aucune possibilité de m’engager dans une autre voie. Cela dura encore quelques années ainsi.
Ma grande distraction fut le bal. L’interdiction de danser était levée. Les bals montés avec du parquet ciré nous changeaient du dallage des granges des bals clandestins. Je ne manquais aucun des bals de la région. J’aimais danser et curieusement, je ne dansais pas pour draguer.
Voici une anecdote que je trouve amusante : j’avais rencontré une cavalière absolument parfaite. Nous nous retrouvions régulièrement de bal en bal. C’était une très belle fille avec beaucoup de charme. Elle en usait et en abusait. Elle avait une très mauvaise réputation. Un jour, mon frère me fit la leçon : « tu n’as pas honte de danser avec cette fille ? Que vont penser les gens ? » Je n’avais pas honte. J’ai continué à danser avec elle. Cependant, il n’y a jamais rien eu entre nous.
J’étais très romantique et dans mes rêves d’adolescent je voyais une femme belle, intelligente, instruite, d’un autre milieu, exactement ce que je ne pourrais jamais avoir. Bien entendu, j’ai eu des aventures. Mais sans jamais m’engager, avec des femmes plus âgées qui savaient ce qu’elles voulaient. A vingt-trois ans, j’ai eu l’occasion de me marier, j’ai coupé cours à cause de ma situation familiale, ce n’était pas une paysanne.
Pourtant, la vie à la ferme évoluait, mon frère démobilisé, s’est marié très vite, embauché dans une usine de tôlerie à St Amour, où il devait se faire une belle situation. Ma sœur travaillait chez une cousine dons le mari exploitait un hôtel dans le Charolais. Nous n’étions que quatre à la maison mais le travail restait le même.
Un évènement allait se produire qui à terme allait changer ma vie.