L'école primaire

Publié le par Robert Pillegand

L'école primaire

Je suis né à Champagnat dans une commune rurale où mes parents exploitaient un petit domaine ce qui leur permettait de vivre à la limite du seuil de pauvreté. Plus tard, quand je fus en mesure de raisonner je me suis rendu compte combien nous avions une vie frustre et sans horizon. Après la lecture de livres sur l’Inde, j’ai comparé notre vie à celle des parias, cette caste dite inférieure. Jugement bien sûr excessif, mais je ressentais ce sentiment d’infériorité dont je souffrais et qui provoqua en moi un complexe qui s’est atténué au fil des ans mais qui n’a jamais complètement disparu.

 

Pourtant j’ai vécu une jeunesse heureuse dans le cocon familial entouré de beaucoup d’affection avec un frère de deux ans mon aîné, une sœur de trois ans ma cadette et une mère exceptionnelle, sans oublier les grands-parents et mon père.

Nous vivions des produits de la ferme mais je garde en mémoire la façon dont ma mère accomodait ses légumes, ses ragouts, ses gratins, les milles façons de cuire une omelette… c’était toujours bon même la soupe bi-journalière avec du pain trempé dedans. Nous ne mangions jamais de viande. Mais nous avions des œufs et du lait et nous n’avons jamais souffert sur le plan alimentaire.

J’avais cinq ans lorsqu’on m’envoya à l’école. Durant deux ans, je subis un instituteur M Limoges en fin d’activité professionnelle qui a réussi la prouesse en trente-cinq ans de carrière de mener une dizaine d’élèves au certificat d’étude. Je me suis rendu compte plus tard que des hommes vraiment intelligents étaient restés sur le bord de la route par sa faute.

Les deux années suivantes furent très fructueuses, M Parnotte était un instituteur de grande classe. La première année, il m’apprit à lire, j’étais très intéressé donc studieux. Il rattrapa le niveau général de la classe en deux ans. C’est cette année qu’à commencé mon nouveau cycle d’étude. Je fréquentais l’école de début novembre au premier avril. C’était une décision de mes parents qui ont voulu que mon frère aille à l’école à temps complet afin qu’il ait toutes ses chances pour le CEP. Son CEP obtenu, il était prévu que je reprenne le cours normal des études. En octobre, je ramassais noix et marrons qui étaient un apport important. Au printemps, je gardais les vaches dans le pré car il n’y avait pas de clôture faute de moyens. C’est une période où j’ai beaucoup lu dès que j’ai été  en mesure de le faire. Très rapidement, j’ai épuisé toute la bibliothèque de l’école.

Je garde le souvenir des goûters de M Parnotte. Le 31 juillet, tous les élèves venaient chercher leurs affaires et il nous offrait un goûter fabuleux. Des baguettes de chez le boulanger, ce qui nous changeait du pain rassis que nous mangions quotidiennement, du chocolat, de la confiture, des petits gâteau et surtout de la limonade. Pour nous, c’était vraiment un régal. Du chocolat et de la limonade à volonté !!! Nous avons beaucoup regretté le départ de M Parnotte mais nous ne pouvions lui en vouloir connaissant le manque de confort du logement, l’éloignement et surtout l’attitude des édiles de la commune envers l’école laïque.

Mr Messaux lui succéda. C’était un bon enseignant. Dans ma classe, il continua le travail de son prédécesseur et présenta deux élèves au CEP dont mon frère qui échoua. Cette année-là, il y eu 48% d’échec. Ce qui ne m’arrangeait pas. L’année suivante, M Messaux présenta à nouveau mon frère cette fois-ci avec succès. Communiste actif, il a introduit une nouvelle discipline, la culture physique, aux activités de la classe. Tous les matins avant les cours nous faisions des mouvements d’assouplissement sous sa direction. Il resta deux ans également. Il fut interné en 1939 au moment de la signature du pacte germano-soviétique. On ne sait ce qu’il est devenu.

Il fut remplacé par M Vitteaut. C’est lui qui me présenta au CEP. Il fut successivement, mon instituteur, mon maître et mon ami.

A treize ans, je pouvais enfin entamer une saison complète. Hélas, le destin n’était pas de mon côté. Le premier jeudi après la rentrée, je suis allé ramasser des betteraves sous la pluie dans un champ exposé en plein nord. J’étais transi en rentrant et très vite la fièvre monta de façon inquiétante. Le lendemain matin, le docteur pronostiqua une pleurésie. Je fus entre la vie et la mort pendant plusieurs jours. Enfin, la fièvre baissa. Les remèdes n’étaient pas ceux d’aujourd’hui. J’ai avalé une quantité industrielle de tisanes de queues de cerises. Je suis resté trois mois au lit. Ma convalescence dura toute l’année scolaire. Je dus réapprendre à marcher. J’ai beaucoup lu et en particulier l’Illustration que m’apportait le docteur. Il traitait de la guerre d’Espagne qui m’intéressait beaucoup.

Mes parents n’avaient pas les moyens de rémunérer le docteur et tous les frais annexes. Ma mère fut admirable car à ce moment-là, on recherchait un secrétaire trésorier pour la fromagerie du pays (une fruitière qui fabriquait du comté). Elle se présenta sans aucune référence, elle n’avait pas son CEP. Un ancien secrétaire lui promit de l’aider. Il tint parole et très vite, elle y arriva seule. J’ai encore en mémoire ma mère, la nuit après sa journée de travail, faisant des comptes sur une table dans la chambre où je dormais. Je la voyais aligner des additions de cinquante chiffres à la main sans machine à calculer. Elle préparait les rémunérations de chaque sociétaire chaque mois, calcul compliqué par des versements d’acomptes. Pour le courrier aucun problème. Elle rédigeait d’instinct des lettres sans faute d’orthographe ni de français. Le matin, elle était debout comme d’habitude, jamais son travail journalier n’en fut affecté.

Lorsque je repris l’école en octobre 1937, je n’avais jamais doublé une année malgré mes absences, mais j’avais des trous énormes dans mon programme. La première dictée se solda par dix-neuf fautes. Je rattrapais mon retard au fil des mois. J’avais envie d’apprendre. Lorsqu’ arriva la date du CEP, j’étais très bien préparé, l’examen fut une formalité.

Plus tard, en pensant à cet examen, j’ai eu des regrets. Dans les matières principales, calcul et dictée, j’avais les notes maximales à un demi-point près. Je connaissais les autres matières par cœur. Par contre, j’ai eu ma plus mauvaise note de l’année en rédaction, 11/20 alors que j’avais toujours plus de 15/20. La faute à un sujet impossible, « quel métier voulez-vous exercer plus tard ? Développer vos ambitions ? ». Je savais que mes aspirations n’étaient pas réalisables d’où mon incapacité à développer le sujet. Pourtant, cela aurait été une belle récompense pour mon instituteur. J’ai dû me contenter d’une mention « bien ».

L’année suivante en 1939, sur l’instance de mon instituteur mes parents décidèrent de me placer dans un cours complémentaire à St Amour à 7 kilomètres de la maison. Je ne pouvais m’y rendre à bicyclette et par mauvais temps ma mère avait trouvé une pension qui m’hébergeait. Mauvais choix ! Car on me plaça dans une section de rattrapage dont le but était de reclasser dans les métiers manuels des élèves déficients. Je n’ai rien appris. L’après-midi nous avions atelier technologie. Les artisans du pays nous apprenaient les rudiments de menuiserie et de mécanique. Ce qui ne m’intéressait pas du tout. La méprise était venue du fait que j’avais passé le CEP à 14 ans. J’étais le premier de la classe mais cela ne m’a pas servi. En septembre, la guerre éclata, pour moi les études, compromises par mon âge, étaient finies.

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