Au temps des bals clandestins (1)

Publié le par histoiresdevie

Ce récit authentique se situe en zone libre dans le Jura dans une région appelée « le Revermont ». C’est une bande de terre limitée d’un côté par la Bresse et d’un autre côté, sur sa partie haute, par le premier plateau du Jura. La R.N. 83, route stratégique reliant Lyon à Strasbourg la longe.

Cela se passait donc durant l’occupation, l’armistice avait laissé la France traumatisée. J’avais 16 ans et j’étais submergé par ma tristesse impuissante. Plus de 2 millions de soldats prisonniers, transférés en Allemagne, les 3/5 du pays occupé par les troupes allemandes, seul restaient les 2/5 du pays nommé zone libre.

Le nouveau gouvernement, installé à Vichy promulga de nombreux décrets dont celui qui interdisait les bals publics et privés. Sur le coup, ce dernier passa inaperçu, personne n’avait envie de s’amuser. Un autre décret, concernant les jeunes créait les chantiers de jeunesse. Une des clauses de l’armistice interdisait à la France de reconstituer une armée au-delà de 100 000 hommes. Le service militaire était proscrit. Pour les dirigeants d’alors « les chantiers de jeunesse » étaient censés le remplacer et ainsi habituer les jeunes à la discipline et à la vie rude. Ces camps étaient situés en montagne dans des campements sommaires, baraquement en bois, mal chauffés. Des sous-officiers de l’armée imposaient une discipline de fer. Je me souviens de deux de ces camps Rumilly et Le Chatelard, mon frère et un cousins y ont été incorporés. Les jeunes étaient astreints à des exercices physiques journaliers très poussés et occupaient leur temps à exploiter le bois dans la forêt quel que soit les conditions climatiques, neige ou pluie, froid ou chaleur. C’était la façon d’alors de former des hommes. Certains d’entre-eux, dont mon cousin, gagnèrent le maquis par la suite. D’autres décrets eurent des effets plus tragiques.

Arriva l’hiver 40/41 qui fut particulièrement rigoureux. C’était le moment de préparer les stocks de bois de chauffage pour l’année. Les « affouages[1]» étaient en montagne. Aussi le matin, nous partions pour la journée. Chargés de nos outils et du ravitaillement, nous en avions pour une heure de marche en montée constante. J’adorais faire ce travail de bucheron et je garde le souvenir d’un repas autour d’un brasier par -5°C.

Les repas du soir étaient rythmés par le coucher du soleil. Ainsi en décembre, on pouvait manger à 17h30 et en juin à 22h30. Les longues veillées étaient souvent occupées par des jeux de cartes. Parfois nous nous réunissions dans un logement où avaient habités mes grands-parents. C’est là que j’ai appris à danser au son d’un phonographe mécanique. Avant la guerre, à la campagne, la danse prenait une large place dans les loisirs des jeunes. Les bals, montés avec parquets cirés et orchestres, se déplaçaient au gré des fêtes. Le plus souvent, des cafés organisaient à la demande des petits bals dans des salles réservées et destinées à cet usage. Il faut imaginer, pas de jeux informatiques, pas de voiture, pas de télévision, très peu de radio ! Pourtant, je me pose parfois la question, les jeunes d’aujourd’hui sont-ils plus heureux ?



[1] L’affouage est la surface de bois allouée aux habitants par la commune chaque année.

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