Au temps des bals clandestins (2)
Au moment de sa parution, le décret interdisant les bals passa inaperçu, nous étions traumatisé par la situation. Un an plus tard, nous étions en manque. A l’automne 1941, des fermiers isolés laissèrent s’installer des bals dans leur grange, généralement dallées de pierres plates. En plus, ils nous assuraient des casse-croûtes simples du terroir : pain de campagne cuit à la ferme, tranches de lard[1], demi-sel, omelettes, salades, fromage fort de la ferme[2], et puis il y avait le petit vin du pays (10°) un peu aigrelet mais agréable à boire.
Cela ne dura pas longtemps sans tracas. De bons français respectueux de la loi informèrent les gendarmes.
Leur 1ere intervention fut une surprise totale, ils se contentèrent de nous disperser. Je dois dire qu’ils étaient très compréhensifs et il est arrivé qu’ils fassent prévenir avant leur intervention. Ce jeu dura des mois et je crois que c’est vers la fin de l’année 1941 qu’arriva un incident tragicomique. Un bal avait été organisé à Véria petit village du Jura. Un entrepreneur avait libéré un grand garage en parquet en bois, quelle aubaine ! Nous étions nombreux lorsque en fin de soirée les gendarmes arrivèrent, panique à bord, chacun se précipita vers une fenêtre au fond du local pour partir dans la nature. Mais ce que nous ignorions c’est que le local bâti sur un terrain en pente le sol se situait à 4 mètres en dessous de la fenêtre. Avec la panique, la nuit noire, le lendemain on comptait les foulures, entorses et autres bobos, enfin rien de bien grave.
Personnellement je n’ai pas sauté restant avec le musicien, Paul dit Popol, un voisin aveugle accordéoniste que j’avais accompagné ici.
Les gendarmes embarquèrent deux danseurs, la police n’était pas équipée en voitures comme actuellement. Ils sermonnèrent vertement les deux « victimes » et les gardèrent au violon jusqu’au matin. Nous avons appris plus tard que nous avions été dénoncés par un collaborateur notoire du pays.
Cela n’empêcha pas les bals « clandestins » de continuer en jouant aux gendarmes et aux voleurs.
Entre temps d’autres perspectives s’ouvrirent car l’un de nous avait découvert une maison abandonnée en pleine forêt. Après visite des lieux nous décidâmes de la récupérer, une grande pièce, une petite cuisine avec une cheminée en bon état, des dalles en pierres au sol, cela nous convenait. C’est probablement un forestier qui l’habitait, nous n’avons pas de certitude. Il restait à la mettre en état, le toit était bon, chance extraordinaire la ligne électrique qui devait alimenter la maison était en charge, nous récupérions l’électricité en accrochant des fils électriques au bout de grandes perches de bois sur la ligne. Pour le chauffage nous avons récupéré un « Godin » poêle à bois en fonte, le carburant ne manquait pas sur place.
Un de nos soucis était comment trouver des cavalières. Quels parents seraient assez confiants pour autoriser leurs filles à venir danser dans de telles conditions sans surveillance possible. Finalement, cela se passa très bien car chacun de nous persuada ses parents de lui faire confiance pour ses sœurs. Quelques copines de celles-ci obtinrent également la permission si bien que tout s’arrangea. Elles participèrent activement à l’aménagement intérieur en nettoyant les locaux et en posant des rideaux très épais à partir de tissus de récupération pour obturer complètement la lumière des fenêtres. Quand je pense qu’on n’a pas été dérangé une seule fois, ni par les gendarmes, ni par les miliciens, ni par les allemands, c’était génial !
L’accès normal se faisait par la RN 83 et un chemin de terre. Nous n’avons pas défriché ce chemin inutilisable en l’état. Nous avons tracé des sentiers dans les bois, posant des repères car de nuit il fallait s’orienter. Ainsi se forma un véritable club auquel étaient admis que des amis, nous étions environ 20. Le problème était l’éloignement. Le plus près était à 1 Km, mais le plus éloigné avait 2 heures de marche par des chemins escarpés et des sentiers. Pour mon compte, j’étais à une heure de marche, je conduisais Popol avec l’accordéon.
Notre première soirée se situe dans la 1ere semaine d’Octobre 1942. Il est difficile aujourd’hui d’imaginer notre bonheur de pouvoir nous retrouver et danser en sécurité.
Ce fut de courte durée car à partir du 11 novembre les convois allemands se succédaient sur la RN 83, à cinq cent mètres de notre cachette. (Les américains ayant débarqué en Afrique du Nord, les allemands occupaient la zone libre). Nous avions été bien inspiré quand au choix de l’accès à notre refuge car le couvre feu fut instauré aussitôt. Nous en avons bien profité malgré tout. Durant l’hiver 42/43 nous nous réunissions régulièrement, pas uniquement pour danser d’ailleurs. On se trouvait bien dans cette vieille maison, dans la forêt, en dehors du monde, notre « godin » chauffait très fort et on était persuadé d’avoir tout le confort. Nos réunions se terminaient toujours par un casse-croute, les filles façonnaient des tartes ou des gâteaux. Jamais de beuverie, le vin ne s’y prêtait pas, pas d’alcool fort malgré la facilité de s’en procurer. Chaque ferme avait son lopin de vigne pour sa consommation personnelle. Ils étaient bouilleurs de crus c’est-à-dire que chacun avait le droit de distiller jusqu’à 20 litres d’alcool à 50°.
A partir de novembre 1942 et durant toute l’année 1943, les temps furent difficiles, occupation de la zone libre par les allemands suivi du couvre feu. C’est dans ces conditions que nous avons fait le réveillon de fin d’année 1943. En fait, ce fut notre chant du cygne. Un aubergiste, ami, très bon cuisinier, nous prépara un repas somptueux pour l’époque… Ce fut notre dernier bal, il eût été dangereux de continuer et nous n’avions plus envie de nous amuser. Les souvenirs de cette soirée restent gravés en moi.
Nous traversions une époque terrible, nous étions jeunes et nous aspirions simplement à vivre une vie normale.
Il y eut quelques flirts anodins, un couple se forma et se maria par la suite. Ainsi, se terminèrent les bals clandestins.
[1] Porc élevé à la ferme sans hormones ni granulé magique mais nourris aux châtaignes en saison avec des potées de végétaux et de céréales avec du petit lait de la fromagerie .A la cuisson le gras du lard devenait rose et durcissait, quel régal !
[2] C’est du fromage blanc essoré dans la cendre, assaisonné et tassé dans des pots en grès, il fermente naturellement. Etalé sur une tartine et passé à la flamme d’un feu de cheminée, il est sublime