Les ponts et chaussées

Publié le par Robert Pillegand

A la date prévue, je me présentais au B.E. (bureau d’étude) des ponts et chaussées, le cœur battant. J’eus tout de suite une surprise : on m’installa dans le bureau de M. Ray où je suis resté une semaine. C’est en intégrant le bureau d’étude que j’eus l’explication. Le chef du B.E., arrivé à ce poste par avancement à l’ancienneté, était une nullité. J’en ai eu la preuve par la suite.

Comme tous les médiocres, il était très attaché à ses prérogatives d’où l’attitude de M. Ray qui n’a pas usé de son autorité pour m’imposer. A la faveur de la préparation de nombreux dossiers de soumissions, les dessinateurs demandèrent que je me joigne à eux.

Cela se passa très bien. C’est ainsi que je me suis intégré au B.E. Il fut établi pour moi un contrat d’embauche renouvelable.

            Au début, j’eus d’autres soucis ! Comment me loger ? J’avais suffisamment d’argent pour régler deux nuits d’hôtel. Là encore, la famille Ray vint à mon secours. Mme Ray débarrassa une pièce dans son sous-sol et y installa un lit. Comme il existait un évier, c’était parfait. Je suis resté là plus de six mois. Par la suite, j’ai trouvé un garni chez une vieille dame qui me préparait le petit déjeuner et faisait mon lit ! Le premier jour, j’ai mangé chez M.Ray puis j’ai vite trouvé une pension économique. C’était un couple qui proposait de la cuisine familiale : un plat unique avec entrée et dessert. C’était ce qu’il me fallait.

            A cette époque, les gens étaient encore très marqués par la guerre. Le fils aîné des tenants de la pension de famille, ancien milicien, avait été fusillé. Plusieurs années plus tard, leur vie en était encore affectée. Ce couple avait toute ma sympathie.

            Mon intégration au bureau d’étude se passa très bien. L’ambiance y était très décontractée et je fus adopté spontanément. Durant mon passage au B.E. j’ai appris beaucoup de choses qui m’ont servi tout au long de ma carrière. Je n’ai jamais eu l’impression d’être de trop et le chef du B.E. finit par accepter ma présence.

J’ai appris à connaître M. louis Ray et à l’apprécier. Il était adoré de tous. Lauréat au concours général de mathématiques, il entra directement à Polytechnique. Cependant, il dût quitter l’école à cause d’une longue maladie. Il entra aux ponts et chaussées, sans grade. Il domina tous ses collègues. Muté à Arras, on lui confia la responsabilité de l’étude préliminaire du tunnel sous la manche. Il fut mon témoin à mon mariage. Il mourut accidentellement sur l’autoroute du Nord. Son chauffeur ne put éviter, à cause d’un très épais brouillard, un camion belge à l’arrêt sur le bord de l’autoroute. Je fus très affecté par sa disparition. L’influence de cet homme exceptionnel dans ma vie fut primordiale. On ne fréquente pas quelqu’un de cette qualité sans qu’il en reste des traces.

Après trois mois passés au B.E, M. Ray me convoqua dans son bureau. Il me fit une proposition : « il existe une association nationale pour la formation professionnelle pour adultes. Vous serez rémunéré et logé. On est admis par concours au niveau national. Le stage dure 9 mois. J’ai connu un jeune qui a suivi cette filière et qui, aujourd’hui, a une bonne situation. »

La proposition était séduisante, mais il restait à connaître le niveau du concours. J’écrivis à l’organisme qui me répondit rapidement. Il me restait 13 mois pour acquérir le niveau du baccalauréat en mathématiques. M. Ray me tint le raisonnement suivant : « ce sera très dur mais il faut tenter votre chance. De toute façon, si vous voulez vous en sortir, vous n’avez pas le choix. Ce que vous aurez acquis vous sera profitable. » Je m’adressais à l’École Universelle, un organisme d’enseignement par correspondance. Je laissais de côté le français pour me concentrer sur les mathématiques : algèbre, géométrie, trigonométrie.

L’École Universelle établit un planning d’études très serré et très rigoureux. J’avais des journées bien remplies. Huit heures au bureau où je dessinais, et je passais mes soirées à étudier. Les cours étaient clairs. Un jour sur deux, je me concentrais sur les textes et le lendemain, je faisais des exercices. J’avais, de temps en temps, des difficultés avec les démonstrations de géométrie. Je faisais appel à M. Ray qui chaque fois m’épatait.

Les mois se sont écoulés, très studieux. Le concours se tenait à Dijon à la mi-septembre. Au mois d’août, j’ai pris les premiers congés payés de ma vie. Je les ai passés chez ma mère à bachoter les maths. J’avais trouvé un livre où les problèmes étaient corrigés. J’ai rempli un cahier de 30 pages ! Cela m’a été utile au concours car je n’ai pas eu d’hésitation.

Le jour du concours, à Dijon, j’étais un peu stressé au début. Cela a vite passé. Le matin, il y avait uniquement des maths. Dans l’ensemble, je savais que je n’avais rien raté d’essentiel. Je n’avais pas préparé l’épreuve de français. Cependant j’étais à l’aise pour rédiger mon texte. Il fallait, en particulier, citer des noms d’hommes qui avaient fait avancer l’architecture. J’ai cité : le Corbusier et Gustave Eiffel, comme ingénieur. Je n’étais pas sec.

Les places étaient chères. Sur 312 candidats, les 20 premiers étaient admis en section bâtiment, les 20 suivants, en section charpente métallique. Il restait donc 272 candidats sur le carreau ! Après un mois d’attente, j’étais admis 13ème sur 312 !

J’ai cru m’évanouir en apprenant la nouvelle. C’était insensé ! J’avais réussi !!!

Lorsque je rejoignis ma pension pour le repas du soir, ce fut l’enthousiasme général. Nous étions moins nombreux qu’au repas de midi. Nous nous connaissions tous. A la fin du repas, je commandais du Morgon pour les trois tables. Au diable l’avarice ! M. Bourgeois, le patron, paya une bouteille et sa femme sorti un gâteau, sûrement pas prévu pour cette occasion. Peu à peu d’autres bouteilles arrivaient, chacun voulant participer à la fête. J’ai pris là, la plus grosse cuite de ma vie et le Morgon resta mon Beaujolais préféré. Je ne vous décrirai pas le retour laborieux et titubant pour regagner ma chambre.

            Après l’examen, M. Ray m’a dit : « vous avez eu de la chance, car si j’avais connu le niveau de vos cours, je vous aurais déconseillé cette voie » .Il était ravi de ma réussite. Mon séjour aux ponts et chaussées a été providentiel car j’ai bénéficié des conseils et des encouragements de M. Ray. J’ai pu travailler dans de bonnes conditions, en particulier en dessin. Quant à Mlle Diot, celle qui m’avait fait confiance contre tous, nous sommes restés longtemps en contact. Après son décès, j’ai reçu une lettre de sa main qu’elle m’avait écrite spécialement et qui m’a profondément touché.

           

 

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