Le
maitre d ouvrage était La Chambre de Commerce et de l’Industrie de Paris. Il cherchait à réaliser un ensemble pouvant accueillir de nombreux séminaires
et salles de spectacles.
Ce marché pris une forme particulière pour nous. Ce n’était
pas l’entreprise qui était concernée mais le bureau d étude indépendant S.E.R.G.E.C. De nombreux techniciens de chez Coignet et de l’extérieur furent embauchés à la SERGEC dont M BOUCHARD au
titre de responsable du projet. Nous nous regroupâmes autour du représentant du maitre d’ouvrage avec les architectes et d’autres bureaux d’étude dans les locaux du ministère de la
guerre.
Ce vaste projet ne présentait pas les difficultés techniques
que nous avions pu rencontrer lors de la construction du CNIT où nous avions eu un rôle de concepteur.
Néanmoins, les calculs étaient particulièrement compliqués.
Comment couvrir une salle de 5000m² plus la scène sans poteau avec la forte surcharge de deux planchers situés au-dessus (cuisine et salons) ? Les ingénieurs réussirent à mettre en
adéquation tous les paramètres. En final, cela se traduisit par une équation à 22 inconnues. Pour résoudre celle-ci, un ingénieur travailla six mois sur un programme spécifique.
L’esquisse du palais avait été dressée par les architectes, Mr
Malo et Mr Guibout et leur équipe. L’ensemble avait été revu et corrigé par un polytechnicien Mr Alexandre, responsable technique du maître d’ouvrage. L’équipe d’architectes fut renforcée par
Guillaume Gilet, prix de Rome.
Ce projet comprenait :
- Une grande salle de réunion de 3000 places avec traduction simultanée en
plusieurs langues, pouvant contenir 3700 places utilisée en salle de spectacle
- Une fosse pour les musiciens et les loges pour les artistes sous la
scène
- Un Rez-de-chaussée avec restaurants, commerces et hall d’accès à la grande
Salle
- Une salle de 700 places en amphithéâtre
- Une salle de 300 places en amphithéâtre
- 12 salles de commissions et de bureaux répartis sur les 3 premiers
étages
- Au 4ème étage, les cuisines
- Au 5ème étage, deux restaurants et des salons à géométrie
variable
- Deux sous-sols uniquement réservés aux commerces
- Et sur toute la périphérie sous les sous-sols, une galerie technique
répartissant les fluides.
Après plus de deux années de travail nous sommes arrivés à la fin de l’étude de l’ossature du
palais. De nouveaux bureaux furent installés et nous déménageâmes pour libérer les terrains afin de débuter les travaux de terrassement.
Nous procédâmes à la rédaction du cahier des charges. Les dossiers de soumission furent
complets et transmis aux entreprises intéressées vers le début de l’année 1970. C’est l’entreprise Bouygues qui après un délai de plusieurs mois, s’avéra la plus avantageuse. Nous étions restés
neutres et COIGNET fit une proposition beaucoup plus onéreuse à celle de Bouygues. Nous l’avons regretté mais c’est la loi du marché et Bouygues s’est vu attribué la construction du palais des
congrès.
Le gros œuvre débuta vers la fin de 1970. Bouygues procéda à son installation de chantier et
toutes les surfaces libres furent occupées. Le chantier démarra par les terrassements et un énorme trou se creusa. Une analyse du sol nous permit de prendre comme base de calcul une résistance de
10 barres au cm² (ce qui est énorme).
Le contrat de la S.E.R.G.E.C fut modifié, Georges GADENNE son directeur en fut le
responsable. Au contrôle du gros œuvre, qui impliquait le suivi du chantier, s’ajouta la coordination de l’ensemble des travaux de toutes les entreprises, ainsi que le suivi des études des corps
d’état. C’était une responsabilité considérable ! C’est nous qui devions assurer la réunion de chantier hebdomadaire. Cela consistait à réunir toutes les parties concernées : le maître
d’ouvrage, les architectes, les bureaux d’étude, le bureau de contrôle, et les entreprises. Le nombre personnes en réunion variaient entre 50 et 60. Parfois, on riait bien, car beaucoup avaient
de l’esprit et de l’humour. D’autres fois les réunions étaient très tendues.
Le chantier était divisé en douze parties, nommées blocs, dont certains étaient symétriques.
Bouygues avait parfaitement étudié chaque phase du chantier. Sept grues fonctionnaient simultanément avec un rendement de 80% d’utilisation. Ce qui est exceptionnel.
Tout était bien huilé. Bouygues respectait les plannings. GADENNE dirigeait ses réunions de
chantier avec maitrise. Il avait mis en place un système parfaitement efficace. Tous, du maitre d’œuvre aux entreprises, devaient faire part, par écrit 24 heures en avance, de leurs difficultés,
afin d’établir un ordre du jour pour la prochaine réunion.
Les corps d’état entraient en œuvre ! Voir cette fourmilière en action et le bâtiment
prendre sa forme fut une véritable jouissance. Ainsi quand la grande salle fut couverte, on se rendit compte que le volume était grandiose. Plus le chantier avançait, plus la coordination
devenait compliquée. En effet, la traduction simultanée, la scénographie, les loges, les cabines d’interprètes n’étaient pas des ouvrages courants donc difficiles à programmer. Heureusement, nous
étions assistés par un vieil ingénieur très qualifié qui nous aida beaucoup.
C’est à ce moment-là que se produisit un évènement fâcheux : Mr GADENNE fit un infarctus
du myocarde qui nécessita une hospitalisation de longue durée. Le problème : par qui le remplacer ? Après plusieurs essais infructueux, Mr BOUCHARD m’appela dans son bureau et me
dit : « c’est vous qui allez remplacer GADENNE, vous connaissez les plans du palais, cela vous avantagera, et en plus, nous vous ferons accompagner le premier mois par un
spécialiste. ». Je ne vous parle pas de mon trac lorsque je me trouvai face à une salle comble lors de la première réunion. La séance suivante se passa bien et rapidement je pris de
l’assurance. Je ne fus plus impressionné par les 60 personnes présentes dans la salle. J’ai effectué ce travail pendant 2ans et demi. Il m’est arrivé de penser « si les gens qui t’ont connu
paysan te voyaient, il n’en croirait pas leurs yeux ! ». Très vite je me rendis compte cependant que je manquais de pratique pour ce genre de tâche. Mr BOUCHARD était toujours là pour
pallier mes manques. Sur le podium, j’avais à ma droite Pierre LAROQUE, un architecte, et à ma gauche ma fidèle secrétaire. Tous les représentants des bureaux d’étude étaient à ma droite et
faisaient aussi face à la salle.
En réunion, mon rôle consistait à poser des questions, présentant par exemple un litige entre
deux entreprises, je donnais la parole aux personnes concernées et si l’on trouvait une solution immédiate, je dictais à ma secrétaire la réponse. Dans le cas contraire, je programmais une
réunion avec les intéressés et l’on passait à une autre question.
Mr Pierre LAROQUE était un architecte qui travaillait pour le plaisir, immensément riche, il
aurait pu s’en dispenser. Beau et grand garçon, il descendait d’ancêtres Russes. Il avait évidemment beaucoup de succès. Un jour il arriva à une réunion et me dit : « essaie de ne pas
me poser trop de questions, j’ai passé une nuit désastreuse avec une japonaise. » ( je ne l’ai pas assommé de questions ce jour-là). Il possédait une galerie de peintures, place Beauvau, où
il m’invita un jour pour un vernissage. Je dois avouer que mon plaisir était mitigé, ne me sentant pas à ma place dans ce milieu. Mais j’ai fait connaissance de sa femme qui était charmante. Leur
couple fonctionnait bien apparemment.
J’étais débordé, je n’avais pas un moment de libre dans la journée. Le matin j’allais au
chantier à 7 heures pour répondre aux courriers de la veille tranquillement. Finalement, on m’envoya un ingénieur du siège pour me seconder. L’entreprise l’avait dispensé de la responsabilité
d’un chantier dont il avait la charge. Je ne ressentis pas le soulagement qu’il devait m’apporter. Jeune diplômé, il avait beaucoup de prétention pour un débutant. Ironie du sort, c’est moi qui
le remplaçai sur son ancien chantier à mon retour au siège. J’avais 10 personnes sous mes ordres dont deux ingénieurs.
Après l’équipement de la grande salle, le moment fut venu de faire des essais acoustiques.
Pour cela, on contacta l’orchestre de Paris. Le maestro SOLTI avait choisi lui-même les morceaux. Alors que les musiciens jouaient, il se déplaçait dans la salle à différents niveaux avec un
appareil capable de mesurer le son. Il appréciait également à l’oreille les tonalités et les résonances de l’air qui se jouait. Cela dura une partie de la matinée. A la suite de quoi, il nous
dit : « c’est au-dessus de la moyenne, mais on devrait mieux faire. ». En effet, ils ont amélioré l’acoustique par la suite. L’ingénieur acousticien a passé une mauvaise nuit en
attendant les résultats.
Le dernier mois fut particulièrement difficile. Tous les corps d’Etat entraient en jeu. La
mise au point de tous les appareillages était très complexe. Par exemple, nous avions plus de 200 moteurs électriques pour équiper la grille sur la scène. Nous avions également, 43 sous-stations
de conditionnement d’air. C’est dire la complexité des mises au point. Le tout étant compliqué par les vols importants de matériels. Le plus spectaculaire a été le vol d’un compresseur livré à
Bouygues un vendredi soir et qui n’a jamais été retrouvé. On peut citer aussi le vol mystérieux de la moquette de la salle de 700 places qui avait fait l’objet d’un tirage spécial. Le temps
consacré à reproduire la moquette a retardé les délais. Egalement étrange la disparition au matin d’un appareil de projection de grande valeur, déposé la veille, dans un bureau muni de serrures
de sureté. Furent enlevés également des sièges spéciaux pour gradins. Les voleurs furent pris en flagrant délit à Neuilly alors qu’ils déchargeaient leur camion. Parmi eux, un garde chien,
récemment embauché par nos soins pour assurer la sécurité du matériel !
La veille de l’inauguration 30 à 40 m3 de gravas était entreposé devant l’entrée. Un
entrepreneur aurait dû les enlever et nettoyer dans la journée. Le soir, j’ai téléphoné à toutes les entreprises de transport qualifiées espérant en trouver une disponible le lendemain.
J’abordais la conversation en disant : «Je ne discute pas le prix ». J’en trouvais une qui me promit d’effectuer la tâche le lendemain matin. En effet, lorsque j’arrivais au chantier,
ils étaient en œuvre et à midi tout était parfaitement nettoyé.
Le soir vers 21h, on nous prévint qu’une fuite sur le réseau de conditionnement risquait de
tomber sur un escalator prévu sur le parcours de l’inauguration. C’était une scène humoristique, tous les patrons les pantalons relevés, écopaient l’eau afin qu’elle ne tombe pas dans
l’escalator. Finalement, on a paré au plus pressé et on a fait un mur de plâtre ceinturant l’escalator et le protégeant de l’inondation. Ainsi, un désastre imminent fut évité. Pour l’anecdote, le
lendemain soir, l’épouse du président Suekarno se prit la robe dans ce même escalator et se retrouva avec une tenue de soirée en lambeaux. Je n’ai pas assisté à cet incident car j’étais trop
fatigué pour assisté à l’inauguration. En l’absence du président Pompidou malade, c’est le président du conseil Pierre Mesmer qui présida à la cérémonie.
Le lendemain, en arrivant au travail, M Bouchard m’attendait
et me dit d’emblée : « En accord avec le patron, nous vous accordons des vacances, vous pouvez prendre ce que vous voulez pour vous retaper. ». Sur le coup, je suis resté sans
réponse, mais après réflexion, je décidais de prendre deux semaines. Il restait les zones de bureaux à terminer impérativement pour une date fixe où devait avoir lieu une exposition. Il restait
un mois pour terminer l’ensemble. Je ne suis pas sûr que j’aurais eu l’énergie pour impulser le rythme nécessaire dans l’état où j’étais. Bouchard me remplaça. Je partis seul chez ma mère,
Huguette ne pouvait pas laisser seuls ses parents. Ils étaient grabataires, l’un et l’autre et vivaient dans l’appartement voisin du notre. Quelle surprise pour ma mère à mon arrivée qui à cette
date n’était pas équipée du téléphone.
Elle me gâta beaucoup durant mon séjour. En premier, elle
insista tellement que je pris sa chambre où soit disant le matelas était meilleur. Ce fut, des vacances formidables. Nous avons effectué quelques petites sorties tous les deux. Sinon je me suis
occupé en finissant de bêcher le jardin le matin et l’après-midi j’allais avec des camarades de jeunesse rentrer le foin. Au début, je fus littéralement cassé, j’avais mal à tous les muscles du
corps. Quand je suis parti, j’étais presque au point.
J’ai retrouvé les mets de ma jeunesse tels les gratins, la
soupe, l’omette aux champignons que j’avais cueilli le matin, les blettes à la crème et au comte, la jardinière avec des légumes cueilli à la fraiche le matin.
Trente ans plus tard, veuf, j’ai suivi ces recettes, je n’ai
pas retrouvé le goût de mon enfance.
En rentrant, j’étais dispo. Je repris mes activités au
chantier dans les meilleures conditions, d’une part parce que j’étais reposé, d’autre part parce que Bouchard avait fait l’essentiel du travail. Je n’avais qu’à suivre les travaux programmés. Mon
séjour au palais des congrès touchait à sa fin et ce n’est pas avec joie que je voyais arriver cette échéance. J’avais passé sept ans sur ce chantier qui fut le point culminant de ma
carrière.
Matériellement j’étais récompensé car la prime que j’ai
gagnée, m’a permis d’acheter une R16. Cette curieuse prime de rendement mise en pratique chez Coignet avait la particularité de se cumuler chaque année avec les primes acquises antérieurement.
Par contre, elle ne pouvait être diminuée d’une année sur l’autre. De plus, mes amis du service d’entretien qui étaient au chantier depuis plus d’un an et avec lesquels j’avais des liens d’amitié
me firent profiter de billets gratuits pour les spectacles pendant des années avec une carte d’accès pour garer ma voiture. C’était gentil mais surtout très agréable.
Durant la construction, les responsables de la chambre de
commerce se faisaient un souci fou : « comment rentabiliser un tel ensemble ? ». Or à partir de l’inauguration, le plein se fit d’une façon continue. Si bien qu’ils décidèrent
de construire d’autres grandes salles sur la façade côté porte Maillot.
Derniers Commentaires