Mercredi 28 octobre 2009

Le tournant

Cet épisode de ma vie était jusqu’à ce jour restait secret. C’est l’histoire d’un amour qui à vingt-quatre m’a comblé puis désespéré. Seule ma femme était au courant de cette aventure.

C’était un samedi soir, j’étais au bal dans un petit village voisin. J’ai vu arrivé cette fille inconnue accompagnée d’une institutrice que je connaissais de vue. Grande, blonde, belle, elle était magnifique dans sa robe bleue. Pour moi, ce fut le coup de foudre. Je n’osais pas l’aborder lorsque je m’aperçus qu’elle me regardait. Je l’ai invité à danser et nous avons dansé toute la soirée. Je l’ai raccompagnée chez elle. Nous nous sommes revu le lendemain et cela a duré quinze mois. J’avais trouvé la femme idéale de mes rêves d’adolescent. Belle, instruite, distinguée, issue d’un autre milieu, très simple. Mais le drame, je n’étais pas en mesure de la recevoir.

Denise, à ce moment-là, était institutrice dans un petit village, sur le premier plateau du Jura, à 5 km de chez moi. Elle ne travaillait pas par nécessité mais parce qu’on manquait d’enseignant, et pour se libérer un peu de sa famille. Son père industriel prospère était également un homme politique, influent dans la région, conseiller général, il était un ami très proche d’un député du Jura, qui avait été ministre à plusieurs reprises et président et du conseil.

Au début de nos relations, nous n’avions cure de cette situation particulière, nous subissions merveilleusement notre attirance réciproque. Il a bien fallu un jour penser à notre avenir. Nous ne pouvions pas imaginer d’être séparés. Et pourtant, ma situation professionnelle et familiale ne me permettait pas d’être un prétendant valable.

Elle parla de moi à ses parents. J’ai appris plus tard qu’ils s’étaient renseignés sur moi et je leur en sais gré. J’étais plutôt vu comme un type bien, l’opinion de mon instituteur y était sans doute pour beaucoup. Hélas, cela ne me donnait pas une situation et je compris parfaitement leur décision.

Son père trouva la meilleure solution pour nous séparer, il la fit nommer dans un village à presque 150 kilomètres. C’était mieux ainsi et nous avions décidé de ne pas nous écrire. Je ne décrirai pas le déchirement de notre dernière entrevue. Nous ne pouvions pas nous séparer. Le temps passa, elle m’écrivit une lettre pour m’annoncer son mariage. J’ai revu plus tard un couple de ses amis, qu’elle m’avait fait connaître, elle était directrice de l’école normale de Lons-le-Saulnier, lui était architecte. Par eux, j’ai appris qu’elle avait une fille et plus tard qu’elle avait été veuve à quarante-cinq ans. Elle n’a pas eu de chance ! A-t’elle était heureuse ? J’ai su plus tard qu’elle était partie dans le midi à sa retraite.

Par Robert Pillegand - Communauté : Auto-histoires de vie...
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Mercredi 21 octobre 2009

L'adolescence et la vie de jeune homme

Mon adolescence fut marquée par la deuxième guerre mondiale. J’avais quinze ans quand elle fut déclarée et 21 ans quand l’Armistice fut signé.

            Pour moi, les études étaient terminées. Ce fut à la fois, l’arrêt d’une aspiration profonde et la fin d’un problème insoluble. Comment poursuivre des études à 16 ans, sans moyens financiers ? Pourtant, ce ne fut pas une punition que de continuer le travail aux champs.

            Le départ des hommes mobilisés, l’arrivée des réfugiés de l’Est, changèrent un peu le peuplement de la commune. Mon père fut mobilisé aux usines Schneider au Creusot. Déjà diminué par la guerre de 14, cela contribua à son déclin physique.

            Une nouvelle organisation se mit en place à la fromagerie : le fromager étant mobilisé, c’est celui d’une commune voisine qui fabriquait le comté en fin de journée après son travail.

Mon frère et moi effectuions la pesée du lait apporté par les sociétaires matin et soir. Nous inscrivions le poids sur un registre qui restait à demeure ainsi que sur le carnet individuel de chaque sociétaire. Nous vendions aussi du lait aux réfugiés. Ce travail nous permit à mon frère et moi de disposer d’un peu d’argent de poche.

            C’était « la drôle de guerre ». Il ne se passait rien sur le front. La vie s’organisait. Étant en force à la maison, nous apportions notre aide aux femmes dont le mari était mobilisé.

             L’automne a été très pluvieux. Nous avons achevé les vendanges en octobre et semé le blé en novembre. L’hiver qui suivit fut rude mais la neige abondante protégea les céréales semées tard.

            Lorsque les Allemands lancèrent leur offensive en mai 1940. Nous suivions l’évolution de la situation avec une angoisse justifiée chaque jour plus grande. Puis nous avons vu arriver les réfugiés mêlés aux soldats français dans un désordre indescriptible, nous avons compris que c’était la débâcle. Nous y avons échappé grâce à mon père qui nous cacha dans les bois durant quelques jours. Quand l’armistice fut signé, ce fut un soulagement mais aussi une grande tristesse qui s’abattit sur le pays. Nous étions en zone libre, c’est ce qui était important.

            A nouveau, la vie s’organisa. Les soldats furent démobilisés, mais plus de 2 millions d’entre eux partirent en Allemagne, prisonniers dans les stalags et les oflags. Beaucoup de femmes, dont le mari était prisonnier, avaient du mal à faire face. Il y eut un mouvement de solidarité vraiment spontané. Si bien que les travaux des champs se réalisaient normalement. Nous participions grandement à cet effort collectif.

            En 1941, ce fut le temps des bals clandestins. A part cela, nous n’avions pas de distractions sauf durant les veillées d’hiver où nous jouions aux cartes. Nous ne souffrions pas encore trop de la situation.

M Vitteaut, l’instituteur, après sa démobilisation décida de garder son poste en attendant des jours meilleurs.  Cela m’arrangea car il s’établit entre nous des relations suivies. Il fut mon maître à pensée. Certain soir d’hiver, j’allais le retrouver et nous bavardions longuement. J’avais du mérite car pour aller à l’école j’empruntais un sentier moitié descendant moitié montant. Je traversais la Prouillat, un petit ruisseau à truites près duquel se trouvait une maison abandonnée. Chaque fois j’avais peur de voir débouler quelqu’un de ces ruines.  Nous bavardions des faits courants mais aussi il m’exposait ses idées sur la vie. Ce qui me faisait beaucoup réfléchir et mon approche de l’avenir évoluait. Par exemple, un jour, il m’exposa que dans un avenir plus ou moins lointain,  tous les ménages pourraient disposer d’une voiture. Vous devinez mon étonnement !  Je lui dois beaucoup. Nous nous retrouvions parfois au bois où il débitait sa part d’affouage. Je lui donnais des coups de mains. J’ai le souvenir d’un chêne que nous avons abattu au passe-partout (une scie à deux poignées). Il avait les mains en sang et j’ai admiré son courage.

C’est en 1943 que la situation s’aggrava avec l’institution du S.T.O, le service du travail obligatoire qui envoyait les jeunes de 20 ans travailler en Allemagne.

Mon cousin Paul avait déjà pris le maquis et mon frère dès qu’il reçut sa convocation en fit de même. L’année 1944 fut terrible pour notre famille. Paul fut fusillé avec son groupe de maquisards. Son frère déporté à Buchenwald ne revint pas.

Les allemands devinrent très agressifs sous les harcèlements du maquis. Le débarquement allié en Normandie nous redonna espoir. La libération en septembre mis fin à nos angoisses pour notre vie quotidienne.

Mon frère s’est engagé après la dissolution du maquis et fit la campagne d’Allemagne. Ma grand-mère étant décédée, nous n’étions que 5 à la maison. Mon père était de moins en moins apte à faire des travaux pénibles. Je devins de plus en plus indispensable à la vie familiale. Je ne voyais aucune possibilité de m’engager dans une autre voie. Cela dura encore quelques années ainsi.

Ma grande distraction fut le bal. L’interdiction de danser était levée. Les bals montés avec du parquet ciré nous changeaient du dallage des granges des bals clandestins. Je ne manquais aucun des bals de la région. J’aimais danser et curieusement, je ne dansais pas pour draguer.

Voici une anecdote que je trouve amusante : j’avais rencontré une cavalière absolument parfaite. Nous nous retrouvions régulièrement de bal en bal. C’était une très belle fille avec beaucoup de charme. Elle en usait et en abusait. Elle avait une très mauvaise réputation. Un jour, mon frère me fit la leçon : « tu n’as pas honte de danser avec cette fille ? Que vont penser les gens ? » Je n’avais pas honte. J’ai continué à danser avec elle. Cependant, il n’y a jamais rien eu entre nous.

J’étais  très romantique et dans mes rêves d’adolescent je voyais une femme belle, intelligente, instruite, d’un autre milieu, exactement ce que je ne pourrais jamais avoir. Bien entendu, j’ai eu des aventures. Mais sans jamais m’engager avec des femmes plus âgées qui savaient ce qu’elles voulaient. A vingt-trois ans, j’ai eu l’occasion de me marier, j’ai coupé cours à cause de ma situation familiale, ce n’était pas une paysanne.

Pourtant, la situation familiale évoluait, mon frère démobilisé, s’est marié très vite, embauché dans une usine de tôlerie à St Amour, où il devait se faire une belle situation. Ma sœur travaillait chez une cousine dons le mari exploitait un hôtel dans le Charolais. Nous n’étions que quatre à la maison mais le travail restait le même.

Un évènement allait se produire qui à terme allait changer ma vie.

 

Par Robert Pillegand - Communauté : Auto-histoires de vie...
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Mercredi 7 octobre 2009

L'école primaire

Je suis né à Champagnat dans une commune rurale où mes parents exploitaient un petit domaine ce qui leur permettait de vivre à la limite du seuil de pauvreté. Plus tard, quand je fus en mesure de raisonner je me suis rendu compte combien nous avions une vie frustre et sans horizon. Après la lecture de livres sur l’Inde, j’ai comparé notre vie à celle des parias, cette caste dite inférieure. Jugement bien sûr excessif, mais je ressentais ce sentiment d’infériorité dont je souffrais et qui provoqua en moi un complexe qui s’est atténué au fil des ans mais qui n’a jamais complètement disparu.

 

Pourtant j’ai vécu une jeunesse heureuse dans le cocon familial entouré de beaucoup d’affection avec un frère de deux ans mon aîné, une sœur de trois ans ma cadette et une mère exceptionnelle, sans oublier les grands-parents et mon père.

Nous vivions des produits de la ferme mais je garde en mémoire la façon dont ma mère accomodait ses légumes, ses ragouts, ses gratins, les milles façons de cuire une omelette… c’était toujours bon même la soupe bi-journalière avec du pain trempé dedans. Nous ne mangions jamais de viande. Mais nous avions des œufs et du lait et nous n’avons jamais souffert sur le plan alimentaire.

J’avais cinq ans lorsqu’on m’envoya à l’école. Durant deux ans, je subis un instituteur M Limoges en fin d’activité professionnelle qui a réussi la prouesse en trente-cinq ans de carrière de mener une dizaine d’élèves au certificat d’étude. Je me suis rendu compte plus tard que des hommes vraiment intelligents étaient restés sur le bord de la route par sa faute.

Les deux années suivantes furent très fructueuses, M Parnotte était un instituteur de grande classe. La première année, il m’apprit à lire, j’étais très intéressé donc studieux. Il rattrapa le niveau général de la classe en deux ans. C’est cette année qu’à commencé mon nouveau cycle d’étude. Je fréquentais l’école de début novembre au premier avril. C’était une décision de mes parents qui ont voulu que mon frère aille à l’école à temps complet afin qu’il ait toutes ses chances pour le CEP. Son CEP obtenu, il était prévu que je reprenne le cours normal des études. En octobre, je ramassais noix et marrons qui étaient un apport important. Au printemps, je gardais les vaches dans le pré car il n’y avait pas de clôture faute de moyens. C’est une période où j’ai beaucoup lu dès que j’ai été  en mesure de le faire. Très rapidement, j’ai épuisé toute la bibliothèque de l’école.

Je garde le souvenir des goûters de M Parnotte. Le 31 juillet, tous les élèves venaient chercher leurs affaires et il nous offrait un goûter fabuleux. Des baguettes de chez le boulanger, ce qui nous changeait du pain rassis que nous mangions quotidiennement, du chocolat, de la confiture, des petits gâteau et surtout de la limonade. Pour nous c’était vraiment un régal. Du chocolat et de la limonade à volonté !!! Nous avons beaucoup regretté le départ de M Parnotte mais nous ne pouvions lui en vouloir connaissant le manque de confort du logement, l’éloignement et surtout l’attitude des édiles de la commune envers l’école laïque.

Mr Messaux lui succéda. C’était un bon enseignant. Dans ma classe, il continua le travail de son prédécesseur et présenta deux élèves au CEP dont mon frère qui échoua. Cette année-là, il y eu 48% d’échec. Ce qui ne m’arrangeait pas. L’année suivante, M Messaux présenta à nouveau mon frère cette fois-ci avec succès. Communiste actif, il a introduit une nouvelle discipline, la culture physique aux activités de la classe. Tous les matins avant les cours nous faisions des mouvements d’assouplissement sous sa direction. Il resta deux ans également. Il fut interné en 1939 au moment de la signature du pacte germano-soviétique. On ne sait ce qu’il est devenu.

Il fut remplacé par M Vitteaut. C’est lui qui me présenta au CEP. Il fut successivement, mon instituteur, mon maître et mon ami.

A treize ans, je pouvais enfin entamer une saison complète. Hélas, le destin n’était pas de mon côté. Le premier jeudi après la rentrée, je suis allé ramasser des betteraves sous la pluie dans un champ exposé en plein nord. J’étais transi en rentrant et très vite la fièvre monta de façon inquiétante. Le lendemain matin, le docteur pronostiqua une pleurésie. Je fus entre la vie et la mort pendant plusieurs jours. Enfin, la fièvre baissa. Les remèdes n’étaient pas ceux d’aujourd’hui. J’ai avalé une quantité industrielle de tisanes de queues de cerises. Je suis resté trois mois au lit. Ma convalescence dura toute l’année scolaire. Je dus réapprendre à marcher. J’ai beaucoup lu et en particulier l’Illustration que m’apportait le docteur. Il traitait de la guerre d’Espagne qui m’intéressait beaucoup.

Mes parents n’avaient pas les moyens de rémunérer le docteur et tous les frais annexes. Ma mère fut admirable car à ce moment-là, on recherchait un secrétaire trésorier pour la fromagerie du pays (une fruitière qui fabriquait du comté). Elle se présenta sans aucune référence, elle n’avait pas son CEP. Un ancien secrétaire lui promit de l’aider. Il tint parole et très vite, elle y arriva seule. J’ai encore en mémoire ma mère, la nuit après sa journée de travail, faisant des comptes sur une table dans la chambre où je dormais. Je la voyais aligner des additions de cinquante chiffres à la main sans machine à calculer. Elle préparait les rémunérations de chaque sociétaire chaque mois, calcul compliqué par des versements d’acomptes. Pour le courrier aucun problème. Elle rédigeait d’instinct des lettres sans fautes d’orthographes ni de français. Le matin, elle était debout comme d’habitude, jamais son travail journalier n’en fut affecté.

Lorsque je repris l’école en octobre 1937, je n’avais jamais doublé une année malgré mes absences, mais j’avais des trous énormes dans mon programme. La première dictée se solda par dix-neuf fautes. Je rattrapais mon retard au fil des mois. J’avais envie d’apprendre. Lorsqu’ arriva la date du CEP, j’étais très bien préparé, l’examen fut une formalité.

Plus tard, en passant à cet examen, j’ai eu des regrets. Dans les matières principales, calcul et dictée, j’avais les notes maximales à un demi-point près. Je connaissais les autres matières par cœur. Par contre, j’ai eu ma plus mauvaise note de l’année en rédaction, 11/20 alors que j’avais toujours plus de 15/20. La faute à un sujet impossible, « quel métier voulez-vous exercer plus tard ? Développer vos ambitions ? ». Je savais que mes aspirations n’étaient pas réalisables d’où mon incapacité à développer le sujet. Pourtant, cela aurait été une belle récompense pour mon instituteur. J’ai dû me contenter d’une mention « bien ».

L’année suivante en 1939, sur l’instance de mon instituteur mes parents décidèrent de me placer dans un cours complémentaire à St amour à 7 kilomètres de la maison. Je ne pouvais m’y rendre à bicyclette et par mauvais temps ma mère avait trouvé une pension qui m’hébergeait. Mauvais choix ! Car on me plaça dans une section de rattrapage dont le but était de reclasser dans les métiers manuels des élèves déficients. Je n’ai rien appris. L’après-midi nous avions atelier technologie. Les artisans du pays nous apprenaient les rudiments de menuiserie et de mécanique. Ce qui ne m’intéressait pas du tout. La méprise était venue du fait que j’avais passé le CEP à 14 ans. J’étais le premier de la classe mais cela ne m’a pas servi. En septembre, la guerre éclata, pour moi les études étaient finies, d’ailleurs compromises par mon âge.

Par Robert Pillegand - Publié dans : souvenirs d'enfance - Communauté : Auto-histoires de vie...
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Jeudi 1 octobre 2009

Dès lors ma tante se consacra entièrement à sa fille. Malgré son handicap, elle émettait des sons que sa mère savait interpréter si bien qu’elles avaient de véritables conversations.

Le patron de ma tante, M Delhomme, un homme très humain, lui proposa d’embaucher Marie. Le demi-salaire proposé était un appoint appréciable et surtout elles ne seraient plus séparées.

Le gros souci de ma tante : Comment assurer l’avenir de Marie après sa mort autrement qu’en la plaçant en maison de retraite tout en lui assurant une indépendance financière. Elle eu une idée qu’elle développa avec beaucoup d’énergie. Elle contacta l’ainée de ses nièces, la fille de sa sœur. Hélène était divorcée avec 3 enfants et ne savait où se loger à la retraite. Or ma tante possédait une maison rurale héritage de son mari avec un vieux logement qu’elle restaura en premier puis elle créa un studio dans les dépendances. Ma tante lui cédait le logement à condition qu’elle accepte de s’occuper de Marie tout en restant indépendante. Cet arrangement lui a permis de passer sereinement les dernières années de sa vie. Ces dispositions prises, la vie s’écoula sans heurt

Personnellement, pendant que j’ai pu le faire, je l’ai aidé pour ses problèmes matériels, rentrer son bois, tapisser une chambre. Expatrié à Paris, je m’arrangeais pour les voir au moins une fois par an Ainsi quand les américains marchèrent sur la lune, nous étions à St Claude. Dans les années 60, je les persuadais de venir passer les fêtes de fin d’année chez nous avec ma mère. Je garde le souvenir de leurs ébahissements en remontant les Champs-Elysées.

C’est vers la fin 1969 qu’elle ressentit des douleurs abdominales puis une certaine fatigue. Elle dut entrer à l’hôpital après qu’on eut décelé un cancer. Elle subit différents traitements avec des stages à l’hôpital et chez elle. Marie continua à travailler avec l’assistance de ses voisins. Elle décéda au printemps 1971 à 74 ans. Le fait de la longueur de la maladie prépara Marie à sa mort.

Pour Marie se fut un changement à 100%. Elle emménagea dans son studio, plus confortable que l’appartement de St-Claude. Hélène s’est aussi installée. Mais en donnant son accord à la tante, elle ne se rendait pas compte des contraintes qu’elle s’imposait. Elle ne fit pas l’effort de comprendre Marie, elles vécurent côte à côte sans rapports affectifs. Hélène profita pleinement de sa retraite effectuant de longs et nombreux voyages. Pendant ses absences, c’est Lucette, ma sœur qui s’occupait de Marie (elle habitait à 400 m). Marie arriva à converser avec Lucette comme elle le faisait avec sa mère. De plus elle était invitée à toutes les réunions familiales. Aujourd’hui encore mes nièces perpétuent ce geste. Très vite ce fut une grande contrainte pour ma sœur et mon beau-frère car elle devenait très envahissante.

Hélène partie chez sa fille, ma sœur fatiguée par le début d’une longue maladie, le moment vint de placer Marie dans une maison de retraite (l’hospice de Bian à Cousance). Elle s’adapta très bien dans une grande chambre au RDC dans la verdure, choyée par les femmes de service dont beaucoup la connaissait. Le destin est cruel car à la fin de l’année 2008, un incendie provoqué par un fumeur détruisit une partie de l’hospice. Elle devrait réintégrée sa chambre prochainement.

Aujourd’hui, c’est Nicole, la fille de Lucette, qui s’en occupe. Mon beau-frère lui rend visite régulièrement. Je suis révolté en pensant qu’un problème financier peut se poser pour la suite de son séjour.

Voilà l’histoire de cette tante qui a toujours su faire face à la cruelle adversité et qui toute sa vie est restée une femme au grand cœur.

Par Robert Pillegand - Communauté : Auto-histoires de vie...
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Mercredi 23 septembre 2009

J’ai beaucoup hésité avant d’écrire mes souvenirs concernant ma tante qui a tenu une grande place dans ma vie affective. Je rends hommage à une femme qui a subi tous les malheurs qu’il est possible d’endurer tout au long d’une existence.

Maria Pillegand est née en 1897, fille d’un métayer, elle a vécu à la ferme jusqu’à son mariage. En 1919, elle épousa Félix Sorgues qui lui avait poussé ses études jusqu’au brevet élémentaire.

Ils aménagèrent rapidement à Saint-Claude où Félix venait de se voir octroyer la place de chef de gare du tacot (ligne régionale qui reliait Saint-Claude à Lons-le-Sauniers). Ils avaient un logement de fonction confortable et spacieux avec un petit jardin dont ma tante pouvait assurer l’entretien. Ils avaient tout pour envisager l’avenir avec confiance.

Très vite un premier enfant, Paul, né en 1920, vint égayer le foyer. C’était le bonheur parfait lorsqu’ est née Marie en 1923. Pourtant à quelques mois de sa naissance, elle contracta une maladie infantile (dont on ne m’a jamais révélé le nom). Elle passa des mois à l’hôpital laissant ses parents entre angoisse et espoir. Lorsqu’elle fut définitivement sauvée, on annonça à ses parents qu’elle garderait toute sa vie de terribles séquelles. Elle serait sourde donc condamnée à être muette. En plus une légère paralysie du côté gauche l’handicaperait beaucoup dans sa vie quotidienne. En vérité, ils apprirent qu’elle ne serait pas en mesure de vivre seule un jour.

Quelques années plus tard, ses parents la confièrent à une maison spécialisée à Bourg-en-Bresse. Elle suivit des études normales et obtint son certificat d’étude primaire ; ce qui lui permet aujourd’hui de se faire comprendre par l’écriture et surtout cela lui a donné la possibilité de suivre le cours de la vie par la lecture. Entre temps un autre garçon était né en 1925 qui fut prénommé Victor. Une longue période sans soucis particulier s’écoula. A cette époque Noël était marqué à la maison par une orange dans un sabot et deux papillotes dans un autre et cela suffisait à notre bonheur. Cette tante apparaissait comme une fée venue d’un autre monde avec les jouets qu’elle distribuait à chacune de ses visites. Dans ma tête d’enfant, je ne comprenais pas qu’une autre vie puisse exister. Le temps s’écoulait avec l’entrée à l’école des uns et des autres.

Et arriva la date fatale en 1934, l’admission en urgence à l’hôpital de mon oncle Felix. Quelques jours plus tard, il décédait des suites d’une opération. Ce drame imprévisible laissa ma tante en plus de son chagrin dans une situation matérielle très préoccupante. Il lui fallait trouver un logement et un travail pour subvenir aux besoins de ses enfants. Elle trouva un emploi dans une petite entreprise dont elle connaissait le patron. Pour le logement, elle en dénicha un dans son quartier mais le loyer était très cher. Elle déménagea à nouveau pour un appartement qui avait le double avantage d’être à 100 mètres de son lieu de travail et d’être plus en rapport avec ses moyens. L’inconvénient, le confort était sommaire, les WC étaient à l’extérieur avec des escaliers d’accès non abrités.

Il était évident qu’elle traversa une période très difficile matériellement. Les enfants continuèrent leurs études sans problème. Après leur certificat d’étude primaire  (CEP), ils entrèrent dans une école technique où Paul choisit les métiers du bois et Victor ceux de la mécanique. L’un et l’autre étaient sportifs, Paul pratiquait le ski et le vélo, Victor le patin à glace et le rugby. Ils passaient les vacances scolaires chez nous sauf un mois de colonies pendant les grandes vacances.

A la fin de l’été 1935, Paul trouva du travail à Lons-le-Saunier comme charpentier. Cela soulagea sa mère. Il venait chaque semaine à la maison, distante de 27 kilomètres. En 1940, Victor travailla également et les soucis pécuniaires eurent une fin pour ma tante. Lorsqu’en mai 1940, les armées allemandes déferlèrent sur la France, ils poussèrent les réfugiés, civils et militaires, devant eux dans une infernale pagaille. Tous les moyens de transport étaient utilisés : à pieds, en voiture, à moto, à cheval, à charrette à bras. C’était la débâcle ! Ils fuyaient sans but, la nationale 83 était saturée. Elle s’était transformée en trois voies au lieu de deux.

Des bruits courraient sur des sévices que faisaient subir les allemands aux jeunes susceptibles d’être soldats. Mon père sagement nous interdit de nous lancer sur les routes et nous proposa de nous cacher dans les bois. Il nous amena dans une combe à flan de coteaux sous des chênes rabougris et des buis. Nous avons dormis 2 jours à la belle étoile, il faisait très beau et c’était plutôt agréable. Mon père nous ravitaillait et nous informait de la situation, le 3ème jour, c’était fini avec la signature de l’armistice. Mon jeune cousin Victor avait amené 4 pipes de Saint-Claude, je me souviens avoir été malade comme un chien.

La vie reprit normalement, nous étions en zone libre. C’est plus tard que nous avons ressenti les poids des réquisitions. Paul fut appelé pour un stage au chantier de jeunesse, mon frère le suivit quelques mois plus tard. C’est au retour des chantiers que Paul prit contact avec la résistance. Quelques mois plus tard, il entra au maquis qui se formait par petits groupes. Je ne pense pas que ma tante se soit rendue compte qu’il courrait un danger. Nous ne le voyons que rarement. Il passait dire bonjour et repartait. Je me souviens de sa dernière visite, il venait de faire une mission, il avait parcouru 100 kilomètres dans la neige sur un vélo de femme. Il était épuisé et découragé. Ce qui nous alarma. Le lendemain, il allait mieux après une nuit de repos. Une semaine plus tard, il fut encerclé avec son groupe de nuit sur dénonciation. Tous furent abattus sur place et lui fut torturé, on lui arracha les yeux avant de l’abattre. Les bourreaux étaient des allemands et des miliciens. Tout porte à croire que ce furent les miliciens qui étaient les auteurs des atrocités. Les allemands avaient des méthodes tout aussi barbares mais plus raffinées pour obtenir des aveux. Je ne sais qui informa ma tante mais elle subit cette épreuve de plus. Son chagrin fut immense mais elle se raccrochait à sa fille et surtout à son fils cadet de 18 ans. Les funérailles célébrées à Cuiseaux (71) donnèrent lieu à un immense rassemblement de sympathie envers la résistance.

Nous n’avons pas eu le temps de nous remettre de notre immense chagrin qu’une nouvelle tragédie se noua. En représailles de l’activité grandissante du maquis, les occupants firent une rafle à Saint-Claude le jour de Pâques 1944. Tous les hommes de 18 à 45 ans devaient se rendre sur la place sous peine d’être fusillés. Ils firent une sélection et en déportèrent la majorité dont le second fils de ma tante. Après un cours séjour au camp de Drancy, ils furent envoyés à Buchenwald dont Victor ne rentra pas. Durant son séjour, il nous adressa 2 cartes pré-imprimées avec des questions à choix multiples. Ma tante était anéantie mais à cette époque nous ignorions les sévices que subissaient les déportés dans les camps. Toutes nos volontés étaient axées sur cet espoir. J’ai su le jour de l’armistice qu’il ne rentrerait pas. Je ne l’ai pas dit à ma tante. Aujourd’hui encore je me pose la question : ai-je bien agis car pendant des mois elle a espéré un retour impossible. Nous avions évité de lui donner des détails sur les circonstances de la mort de ses 2 fils. Or un jour, à l’occasion d’une cérémonie commémorative, un participant crut bien faire en lui faisant parvenir un livre sur la résistance dans le Jura. Ce livre était illustré par des photos et malheureusement celle de son fils Paul ne laissait aucun doute sur les sévices qu’il avait subi. Heureusement, elle ne sut jamais que Victor était mort de faim.

Par Robert Pillegand - Communauté : Auto-histoires de vie...
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Profil

  • : Robert Pillegand
  • histoiresdevie
  • : Homme
  • : 91
  • : J'ai 85 ans et depuis 4 mois j'ai intégré une maison de retraite. J'ai donc tout le loisir de me remémorer les phases de ma vie et de les transcrire au gré de mes souvenirs très variés.

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