Le CNIT
Le CNIT était la première construction de ce qui est devenu le plus grand « pool » commercial d’Europe. Ce quartier d’après mes souvenirs lointains ne comportait pas de grands bâtiments, ni de demeures bourgeoises en pierres de taille. Beaucoup de petits magasins, des habitations basses, le tout très vétuste. La dernière fois que je me suis rendu à la Défense, j’ai vu le CNIT enserré parmi les tours et toutes ces constructions modernes. Cela m’a fait mal au cœur car il avait belle allure avec ses trois façades vitrées et sa voûte en couverture.
La mise au point de ce projet fut très compliquée du fait de la forme du terrain : triangle équilatéral de 250 m de côté. Le maître d’ouvrage était la chambre de commerce et d’industrie de Paris. Trois architectes « Prix de Rome » avaient été sollicités. Ainsi se formèrent des groupes de travail, architectes d’un côté, ingénieurs de l’autre avec une réunion de coordination hebdomadaire. Cela dura des semaines, peut-être des mois. Jusqu’au jour où Mr BALANCY arriva à une réunion avec une coquille St Jacques vide qu’il posa sur la table en disant : « Voilà la toiture de notre triangle ! » L’idée était bonne, une voûte avec trois points d’appui. Elle préservait le volume maximum. Par contre, elle avait un gros inconvénient : à cette époque, le record du monde de portée d’une voute était de 80 mètres et là nous avions 218 mètres entre axes et une hauteur de 50 mètres à la clef de voûte. Comment résoudre ce problème technique? Après pas mal de temps et de recherche des techniciens, c’est Mr FAESSEL, un jeune ingénieur de 32 ans frais émoulu de l’école d’ingénieurs des Arts et Métiers qui eut une idée pour ramener le poids de la voûte sur les trois culées aux angles du triangle. Il imagina une double coque reliée par des cloisons longitudinales rayonnantes sur les culées. Après vérification par des calculs, cette solution fut adoptée et mise en œuvre.
Au cour de mon premier trajet pour me rendre sur le chantier du CNIT, j’ai eu tout le temps de maudire le sort qui m’obligeait à subir plus d’une heure de transport alors que de la maison au bureau je mettais dix minutes à pieds. Je ne l’ai pas regretté très longtemps. A mon arrivée au chantier on me dirigea auprès du directeur technique Mr Gilbert LACOMBE. Il avait 35 ans, il était sorti parmi l’élite de l’école centrale d’ingénieurs des Arts et Manufactures. Il m’impressionna par son aspect physique et l’autorité naturelle qu’il dégageait. Il me pria de m’asseoir et m’abreuva de questions. Un respect mutuel c’est établi entre nous. Il fit appel à un Mr FAUCHÉ et lui dit : « Mr PILLEGAND sera dans votre équipe et travaillera sur la voûte ». D’entrée Mr FAUCHÉ et moi avons ressenti une sympathie réciproque. Mr FAUCHÉ, était un bon vivant, et surtout il avait de grandes qualités humaines. Travailler à son contact a été un réel plaisir. C’était un homme âgé, ancien combattant de la guerre de 14, très fort par l’expérience de 45 ans de métier. Il me donna confiance en moi, et m’apprit beaucoup. Il m’expliqua que je ne travaillerai que sur la voûte (le plus compliqué) et que j’aurai beaucoup de calculs trigonométriques à effectuer car la cotation des plans était très compliquée du fait de la forme de la voûte. Il m’installa à une table près de lui. Le bureau d’étude était une construction provisoire en bois, confortable malgré tout. C’était un bâtiment en longueur, avec simplement quelques bureaux individuels. Les techniciens venaient des trois entreprises, et se divisaient en deux groupes. Un premier groupe avec Mr FAUCHÉ, responsable de la voûte ; et un deuxième avec Mr HAMEL, qui lui était responsable de l’aménagement intérieur, c'est-à-dire des planchers. Mr HAMEL était un homme ambitieux, intelligent, qui avait toute la confiance de Mr LACOMBE, et avait le mérite d’être sorti du rang seul. Ingénieurs et dessinateurs cohabitaient sans problème, l’ambiance était même excellente.
Une quinzaine de jours après mon arrivée, j’ai eu la surprise de voir près de ma planche à dessin, Messieurs LACOMBE, FAESSEL et FAUCHÉ. Ils venaient m’annoncer que je dessinerai l’épure de la voûte sur papier canson. Je leur ai fait remarquer que d’autres dessinateurs étaient plus qualifiés que moi pour ce genre de travail. Quelques jours plus tard on m’amena à une table à dimension spéciale, et je devais me mettre au travail. Mr LACOMBE me dit : «vous êtes destiné à dessiner la voûte donc c’est à vous de dessiner l’esquisse ». Entre temps j’avais acheté un tire-ligne spécial, et je me muni d’un crayon H7 pour que les points soient très précis. Pour effectuer ce dessin j’avais la note de calcul rédigée par Mr FAESSEL, sur laquelle étaient portées toutes les coordonnées (abscisses et ordonnées). Lorsque cette coupe fut terminée, nous avons eu la visite des architectes, qui venaient voir la forme définitive de la voûte et exprimèrent leur satisfaction. Et moi j’étais très content que tout ce soit bien terminé.
Je me mis à la planche à dessin et j’attaquais les plans de coffrage de la voute. Effectivement, la cotation était très compliquée mais avec Mr FAUCHE nous avons pris une sage décision, celle de faire participer les responsables du chantier afin qu’ils nous définissent les points utiles à la construction. Ensuite, je fis les calculs nécessaires pour la cotation des plans. Ce qui me valut trois augmentations dans l’année.
C’était la première fois que j’assistais sur place à la progression des travaux sur un chantier. Le plus difficile était la mise en place des échafaudages tubulaires pour poser le coffrage qui devait supporter le poids de la voute. Je ne peux dire de façon précise le kilométrage de tubes nécessaires mais c’était des milliers de kilomètres.
Pour moi tout allait bien. Fini les fins de mois difficiles ! J’avais atteint mon but : gagner ma vie correctement en faisant un travail qui me plaise. Nos problèmes de logement étaient résolus après deux déménagements et l’abandon de toutes les économies de ma femme. Un deux pièces neufs avec salle de bain et cuisine, c’était du luxe ! Inconvénients : une demi-heure de marche à pieds pour aller à la gare. Entre temps, était née notre fille pour qui nous avions déménagé. Nous commencions à penser à acheter un logement.
Arriva l’opération la plus délicate du chantier, le décoffrage de la voute. Pour cela les ingénieurs ont imaginé de la pousser avec des vérins hydrauliques. Un vide avait été ménagé entre la voute et les culées pour les disposer. Les ingénieurs avaient calculé à quelle pression précise, on devait pousser les vérins pour que la voute se décolle du coffrage. De plus, on devait mettre en charge les poutres précontraintes qui relient entre elles les culées. Les six opérations devaient être exécutées simultanément à une demi-seconde près. Les précautions lors de la préparation de l’opération furent multiples. Ce fut une période de grande tension où certains responsables dormirent très mal. Tout le bureau d’étude a participé à ce travail avec enthousiasme. Les patrons étaient tellement contents qu’ils nous ont invités dans un restaurant du bois de Boulogne. L’ambiance était bonne. Deux autres opérations similaires, moins stressantes, et la voute était complètement achevée.
C’était la fin du chantier pour moi et c’est sans joie que je réintégrais le bureau d’étude Balancy. Les paroles de M Lacombe me disant : « Si vous avez des ennuis dans votre travail, n’hésitez pas à m’appeler », m’avaient réconforté.
Je recommençais le travail sans intérêt que j’avais connu avant. En fin d’année, j’ai quand même été surpris de ne pas avoir d’augmentation du tout. J’ai pensé que le directeur technique de chez Balancy avait du mal à digérer mes trois augmentations de l’année précédente. Voulant en avoir le cœur net, je suis allé trouver le patron pour avoir des explications. Il réfléchit un moment et me dit vous avez telle somme qui correspondait à 23% de mon salaire. Je décidais donc de rester un an de plus. Au cours de cette année, j’ai vraiment beaucoup travaillé sur une opération qui ne m intéressait pas. C’était du préfabriqué. Je travaillais avec un ingénieur avec qui je m’entendais très bien et j’avais réellement abattu un gros travail. J’attendais avec curiosité la fin de l’année. Je ne fus pas étonné lorsque je m’aperçus que je n’avais pas d’augmentation. J’avais un handicap certain. Peu habitué à l’usage du téléphone, contrairement à mes collègues, j’avais des difficultés à téléphoner. D’autant plus, que mon accent prononcé et le peu de vocabulaire que j’avais de ma jeunesse ne me permettaient pas d’être un interlocuteur intéressant. Ainsi, un jour, un interlocteur me demanda : « De quelle nationalité êtes-vous ? ». Je répondis, un peu vexé : « je suis serbe ». en résumé, je n’avais pas d’augmentation et je me suis souvenu des paroles de M Lacombe lorsque nous nous sommes quittés au CNIT. Dans la matinée, je lui téléphonais, à midi, j’avais RDV et le soir je donnais ma lettre de démission qui ne surprit personne. Je dus cependant signaler que j’entrais à l’entreprise Coignet, un accord tacite étant passé entre-eux, pour ne pas débaucher le personnel.
Pour en terminer avec le CNIT, c’est avec beaucoup d’intérêt que j’ai pris connaissance de l’exposé trouvé sur Wikipédia. Quelle joie de savoir que le bâtiment est classé monument historique ! Pour moi qui ai participé modestement à la construction de cet ouvrage ce fut un grand bonheur. Je me réjouis également qu’on ait dégagé la base du CNIT en cassant la dalle.
J’ai aimé la réflexion de M Malraux disant que la technique pouvait s’allier à l’art. Par contre, c’est avec surprise que j’ai vu apparaître le nom de Nicolas Esquillan. Au départ, il est vrai qu’en tant que concepteur de la plus grande voute au monde, c’est-à-dire 80 mètres de portée à Marignane, il avait été contacté avec son entreprise. On pensait qu’il pourrait avoir une idée pour augmenter les portées de 80 à 218 mètres. Or, à ma connaissance, la solution technique a été imaginée par un jeune ingénieur Pierre Faessel et vérifiée par les calculs de toute une bande de jeunes ingénieurs aussi talentueux qu’entreprenants. Au moment de ces recherches, les entreprises firent appels aux meilleurs ingénieurs spécialisés de France. L’un d’eux, que l’on ne nommera pas ici, pris la chose au sérieux et élabora un projet. Le jour où il vint le présenter, M Faessel lui démontra par le calcul point par point qu’il ne tenait pas la route. Vexé, d’être tenu en échec par un jeune inconnu, il parti en oubliant son chapeau et sa canne. Des essais furent quand même exécutés en début de chantier et ils prouvèrent que son projet n’était pas viable. Par contre, celui de M Faessel tint parfaitement le coup. Notons que par la suite, M Faessel fut membre du bureau de contrôle pour les constructions atomiques et que suite à ses travaux sur le CNIC, il publia plusieurs livres très techniques sur les voiles minces et le flambement.