Hommage à Maria, ma tante (1)

Publié le par Robert Pillegand

J’ai beaucoup hésité avant d’écrire mes souvenirs concernant ma tante qui a tenu une grande place dans ma vie affective. Je rends hommage à une femme qui a subi tous les malheurs qu’il est possible d’endurer tout au long d’une existence.

Maria Pillegand est née en 1897, fille d’un métayer, elle a vécu à la ferme jusqu’à son mariage. En 1919, elle épousa Félix Sorgues qui lui avait poussé ses études jusqu’au brevet élémentaire.

Ils aménagèrent rapidement à Saint-Claude où Félix venait de se voir octroyer la place de chef de gare du tacot (ligne régionale qui reliait Saint-Claude à Lons-le-Sauniers). Ils avaient un logement de fonction confortable et spacieux avec un petit jardin dont ma tante pouvait assurer l’entretien. Ils avaient tout pour envisager l’avenir avec confiance.

Très vite un premier enfant, Paul, né en 1920, vint égayer le foyer. C’était le bonheur parfait lorsqu’ est née Marie en 1923. Pourtant à quelques mois de sa naissance, elle contracta une maladie infantile (dont on ne m’a jamais révélé le nom). Elle passa des mois à l’hôpital laissant ses parents entre angoisse et espoir. Lorsqu’elle fut définitivement sauvée, on annonça à ses parents qu’elle garderait toute sa vie de terribles séquelles. Elle serait sourde donc condamnée à être muette. En plus une légère paralysie du côté gauche l’handicaperait beaucoup dans sa vie quotidienne. En vérité, ils apprirent qu’elle ne serait pas en mesure de vivre seule un jour.

Quelques années plus tard, ses parents la confièrent à une maison spécialisée à Bourg-en-Bresse. Elle suivit des études normales et obtint son certificat d’étude primaire ; ce qui lui permet aujourd’hui de se faire comprendre par l’écriture et surtout cela lui a donné la possibilité de suivre le cours de la vie par la lecture. Entre temps un autre garçon était né en 1925 qui fut prénommé Victor. Une longue période sans soucis particulier s’écoula. A cette époque Noël était marqué à la maison par une orange dans un sabot et deux papillotes dans un autre et cela suffisait à notre bonheur. Cette tante apparaissait comme une fée venue d’un autre monde avec les jouets qu’elle distribuait à chacune de ses visites. Dans ma tête d’enfant, je ne comprenais pas qu’une autre vie puisse exister. Le temps s’écoulait avec l’entrée à l’école des uns et des autres.

Et arriva la date fatale en 1934, l’admission en urgence à l’hôpital de mon oncle Felix. Quelques jours plus tard, il décédait des suites d’une opération. Ce drame imprévisible laissa ma tante en plus de son chagrin dans une situation matérielle très préoccupante. Il lui fallait trouver un logement et un travail pour subvenir aux besoins de ses enfants. Elle trouva un emploi dans une petite entreprise dont elle connaissait le patron. Pour le logement, elle en dénicha un dans son quartier mais le loyer était très cher. Elle déménagea à nouveau pour un appartement qui avait le double avantage d’être à 100 mètres de son lieu de travail et d’être plus en rapport avec ses moyens. L’inconvénient, le confort était sommaire, les WC étaient à l’extérieur avec des escaliers d’accès non abrités.

Il était évident qu’elle traversa une période très difficile matériellement. Les enfants continuèrent leurs études sans problème. Après leur certificat d’étude primaire  (CEP), ils entrèrent dans une école technique où Paul choisit les métiers du bois et Victor ceux de la mécanique. L’un et l’autre étaient sportifs, Paul pratiquait le ski et le vélo, Victor le patin à glace et le rugby. Ils passaient les vacances scolaires chez nous sauf un mois de colonies pendant les grandes vacances.

A la fin de l’été 1935, Paul trouva du travail à Lons-le-Saunier comme charpentier. Cela soulagea sa mère. Il venait chaque semaine à la maison, distante de 27 kilomètres. En 1940, Victor travailla également et les soucis pécuniaires eurent une fin pour ma tante. Lorsqu’en mai 1940, les armées allemandes déferlèrent sur la France, ils poussèrent les réfugiés, civils et militaires, devant eux dans une infernale pagaille. Tous les moyens de transport étaient utilisés : à pieds, en voiture, à moto, à cheval, à charrette à bras. C’était la débâcle ! Ils fuyaient sans but, la nationale 83 était saturée. Elle s’était transformée en trois voies au lieu de deux.

Des bruits courraient sur des sévices que faisaient subir les allemands aux jeunes susceptibles d’être soldats. Mon père sagement nous interdit de nous lancer sur les routes et nous proposa de nous cacher dans les bois. Il nous amena dans une combe à flan de coteaux sous des chênes rabougris et des buis. Nous avons dormis 2 jours à la belle étoile, il faisait très beau et c’était plutôt agréable. Mon père nous ravitaillait et nous informait de la situation, le 3ème jour, c’était fini avec la signature de l’armistice. Mon jeune cousin Victor avait amené 4 pipes de Saint-Claude, je me souviens avoir été malade comme un chien.

La vie reprit normalement, nous étions en zone libre. C’est plus tard que nous avons ressenti les poids des réquisitions. Paul fut appelé pour un stage au chantier de jeunesse, mon frère le suivit quelques mois plus tard. C’est au retour des chantiers que Paul prit contact avec la résistance. Quelques mois plus tard, il entra au maquis qui se formait par petits groupes. Je ne pense pas que ma tante se soit rendue compte qu’il courrait un danger. Nous ne le voyons que rarement. Il passait dire bonjour et repartait. Je me souviens de sa dernière visite, il venait de faire une mission, il avait parcouru 100 kilomètres dans la neige sur un vélo de femme. Il était épuisé et découragé. Ce qui nous alarma. Le lendemain, il allait mieux après une nuit de repos. Une semaine plus tard, il fut encerclé avec son groupe de nuit sur dénonciation. Tous furent abattus sur place et lui fut torturé, on lui arracha les yeux avant de l’abattre. Les bourreaux étaient des allemands et des miliciens. Tout porte à croire que ce furent les miliciens qui étaient les auteurs des atrocités. Les allemands avaient des méthodes tout aussi barbares mais plus raffinées pour obtenir des aveux. Je ne sais qui informa ma tante mais elle subit cette épreuve de plus. Son chagrin fut immense mais elle se raccrochait à sa fille et surtout à son fils cadet de 18 ans. Les funérailles célébrées à Cuiseaux (71) donnèrent lieu à un immense rassemblement de sympathie envers la résistance.

Nous n’avons pas eu le temps de nous remettre de notre immense chagrin qu’une nouvelle tragédie se noua. En représailles de l’activité grandissante du maquis, les occupants firent une rafle à Saint-Claude le jour de Pâques 1944. Tous les hommes de 18 à 45 ans devaient se rendre sur la place sous peine d’être fusillés. Ils firent une sélection et en déportèrent la majorité dont le second fils de ma tante. Après un cours séjour au camp de Drancy, ils furent envoyés à Buchenwald dont Victor ne rentra pas. Durant son séjour, il nous adressa 2 cartes pré-imprimées avec des questions à choix multiples. Ma tante était anéantie mais à cette époque nous ignorions les sévices que subissaient les déportés dans les camps. Toutes nos volontés étaient axées sur cet espoir. J’ai su le jour de l’armistice qu’il ne rentrerait pas. Je ne l’ai pas dit à ma tante. Aujourd’hui encore je me pose la question : ai-je bien agis car pendant des mois elle a espéré un retour impossible. Nous avions évité de lui donner des détails sur les circonstances de la mort de ses 2 fils. Or un jour, à l’occasion d’une cérémonie commémorative, un participant crut bien faire en lui faisant parvenir un livre sur la résistance dans le Jura. Ce livre était illustré par des photos et malheureusement celle de son fils Paul ne laissait aucun doute sur les sévices qu’il avait subi. Heureusement, elle ne sut jamais que Victor était mort de faim.

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